Le général Jean Fleury analyse la crise libyenne : "La nouvelle donne géopolitique"

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Le monde n’est plus le même depuis la crise libyenne : la donne géopolitique a profondément changé et les répercussions sont nombreuses, y compris pour la France. C’est ce que nous explique le général d’armée aérienne Jean Fleury, qui vient de publier "Crise libyenne : la nouvelle donne géopolitique". Le général Fleury a été conseiller militaire de François Mitterrand à l’Élysée et chef d’état-major de l’armée de l’air pendant la première guerre du Golfe. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages, dont "Guerres du Golfe, espoir ou chaos" ou "Le Bourbier afghan - Comment en sortir ? ".

Jean Fleury a par ailleurs été président d’Aéroports de Paris entre 1992 et 1999. Son dernier livre nous rappelle à quel point la crise libyenne était loin d’être anecdotique : "C’est un phénomène qui a montré à quel point le monde était en train de changer. J’ai été frappé par les débats au Conseil de sécurité de l’ONU - lors du vote de la résolution qui a permis l’engagement militaire - de voir que l’Allemagne, dont on pensait qu’elle allait réagir comme la France ou l’Angleterre, au contraire traînait les pieds, que la Chine et la Russie, qui jusque-là s’étaient toujours opposées aux interventions militaires dans des pays du " tiers-monde ", s’étaient abstenues et qu’elles avaient donc autorisé cette intervention…

Enfin, que le Brésil, puissance émergente, avait une position particulière. Tout ceci, survenant dans l’histoire du printemps arabe, montre que ce monde d’aujourd’hui n’est pas du tout celui d’hier et c’est à cause de cela que j’ai voulu écrire ce livre". Il commence son livre en nous racontant l’histoire de la Libye, parce qu’on ne peut pas comprendre ces faits d’actualité sans avoir une photographie de l’histoire, non pas du peuple, mais des peuples qui composent la Libye : "La première constatation, c’est que la Libye est composée de trois provinces : la Cyrénaïque, autour de Benghazi, la Tripolitaine, autour de Tripoli, et, dans le sud, le Fezzan. Ces provinces ont été très peu réunies sous la même autorité : il y a eu deux siècles au temps des Romains, un siècle au XVIIIème siècle et ce n’est qu’à partir de 1951 que la Libye a vraiment été unifiée. En fonction de l’origine du chef d’État de la Libye, Cyrénaïque ou Tripolitaine, le balancier s’est orienté du côté de la Cyrénaïque avec le roi Idriss, puis du côté de la Tripolitaine avec Kadhafi. Ce dernier a été renversé par un mouvement parti de la Cyrénaïque avec le drapeau de la Cyrénaïque tel que le roi Idriss l’avait voulu".

Mais, avec cette crise libyenne, on a aussi ouvert une brèche. Jusqu’à présent, un État est toujours en relation avec un autre État,et non avec un régime. Mais, pour la première fois, on a franchi une brèche en France en considérant une opposition politique comme l’interlocutrice unique à la place de l’État libyen, alors qu’à l’ONU le chef de l’État était encore le colonel Kadhafi… Commentaire de l’auteur : "Comme beaucoup de Français, j’ai été très surpris de cette reconnaissance officielle du Conseil national de transition libyen. Effectivement, cela ouvre un précédent et il faudra être extrêmement vigilant pour la suite afin d’éviter précisément ces jeux que certains pays font mais que, jusqu’ici, nous avions toujours refusés. C’est un précédent qui peut causer des problèmes. Là, c’était bénéfique pour tout le monde, mais il faudra faire très attention par la suite".

Dans le même ordre, le principe de l’ingérence s’est aussi confirmé avec cette crise : "Il y a deux domaines différents. Il y a d’abord le problème du génocide d’une population de la part d’un dictateur qui veut se maintenir au pouvoir. Il y a eu une grande évolution en 2005 parce que les différentes nations ont été très choquées des massacres qui se sont produits au Rwanda ou dans l’ex-Yougoslavie. Une assemblée générale de l’ONU en 2005 a remplacé le pouvoir d’ingérence par le devoir de protéger, parce qu’il est du devoir des chefs d’État de protéger leur peuple et, si ceux-ci ne le font pas et, au contraire, massacrent leur population, il est du devoir de la communauté internationale d’assurer la protection de ces populations. C’est d’ailleurs ce grand changement de 2005 qui a permis à l’ONU de voter la résolution autorisant tous les moyens nécessaires pour arrêter ce massacre des Libyens".

Cependant, l’enseignement majeur de ce livre, c’est que nous allons devoir nous débrouiller seuls puisque les Américains partent vers l’Asie : "Ce que cette crise a révélé, c’est que nous n’avons absolument pas approfondi l’Europe : nous n’avons cherché qu’à l’élargir et, en l’élargissant, nous avons multiplié les problèmes et il faut indiscutablement que nous l’approfondissions si nous voulons avoir quelque poids sur la conduite des affaires du monde. J’ai toujours été partisan de l’approfondissement. J’ai beaucoup regretté que ce marché commun ait été fait sans harmonisation des politiques fiscales et sociales. Ce sont, parmi beaucoup d’autres chantiers, des choses extrêmement importantes. La proposition de Madame Merkel de faire une Europe avec un noyau dur est finalement quelque chose sur lequel nous devons travailler, ce qui n’empêchera pas les autres de nous rejoindre par la suite".

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