Protectionnisme : un mot interdit ?

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick Urrien

François Ruffin est un journaliste engagé. Il se situe clairement à gauche et il vient de publier un livre qui permet de décortiquer le discours ambiant sur le protectionnisme.

Que l’on soit d’accord ou non avec ses idées, l’approche intellectuelle de François Ruffin est intéressante car il démontre que nous subissons une manipulation d’ordre sémantique lorsque tout débat autour du protectionnisme est refusé : "Il y a eu la construction du libre-échange, qui était une construction d’ordre économique, depuis l’après-guerre et qui s’est accélérée dans les années 80 et 90, et il y a eu tout un travail idéologique en parallèle pour nous expliquer que le libre-échange était une valeur morale. Ce n’était pas seulement une option économique, qui pouvait être débattue sur le terrain économique : est-ce bon pour les peuples ? Cela apporte-t-il un mieux-être ? Cela contribue-t-il à créer ou à détruire des emplois ? Ils ont réussi à déplacer cela sur le terrain moral. Si vous êtes contre le libre-échange, vous êtes forcément un simili fasciste, certains estiment carrément que revenir à une politique protectionniste relève du nazisme, car cela a toujours débouché sur le national-socialisme. On voit bien qu’il y a tout un travail pour déplacer un débat économique vers la construction de valeurs morales".

Cet homme de gauche reconnaît aussi qu’une partie de la droite française partage son discours protectionniste : "Je suis très clairement pour un protectionnisme de gauche. Pour moi, le protectionnisme n’est pas une finalité, c’est comme si l’on disait : êtes-vous pour ou contre les impôts ? Il y a des impôts qui sont justes, d’autres qui sont injustes, mais on ne peut pas être radicalement contre les impôts… Le protectionnisme, c’est un moyen que l’on ne doit pas s’interdire d’utiliser. Maintenant, quelles sont les finalités poursuivies ? Si c’est un protectionnisme mis en oeuvre par Marine Le Pen, les finalités qui seront poursuivies ne seront pas les mêmes que si c’est un protectionnisme mis en oeuvre par Jacques Généreux du Front de Gauche, ou par Arnaud Montebourg du Parti socialiste. Le problème de la gauche pendant longtemps, c’est qu’elle se fixe des buts extrêmement généreux, comme la solidarité, la justice sociale, l’égalité… Mais elle n’est pas capable de nous dire par quels moyens elle compte parvenir à cette finalité. Je pense que l’un des moyens est de dire qu’il y a un cadre dans lequel doivent se mener ces politiques et il faut évidemment se protéger de pays qui vont jouer sur le dumping fiscal, social ou environnemental… Si l’on ne pose pas comme préalable la nécessité de ne pas tomber dans ce dumping permanent, on a perdu d’avance… Il faut se fixer des buts, le protectionnisme n’est pas une finalité en soi, ce n’est qu’un moyen…"

Le titre de cet ouvrage est violent, "Leur grande trouille", alors pourquoi est-ce un sujet tabou ? Selon l’auteur, "quand on regarde les réactions des patronats mondiaux, on observe qu’ils font toujours la même déclaration : "Non au protectionnisme". Je ne dis pas qu’il faut prendre de manière permanente le contre-pied du patronat, mais cela mérite que l’on s’interroge… C’est le socle de toutes leurs victoires.

Depuis 25 ans, les dirigeants du patronat ne cessent de remporter des victoires : si l’on augmente l’impôt sur les sociétés, les entreprises vont partir ailleurs, si l’on taxe les grandes fortunes, les grandes fortunes vont partir ailleurs, si l’on augmente les cotisations des caisses de retraite, les emplois vont partir ailleurs, si l’on met en oeuvre une politique environnementale ambitieuse, tous les emplois vont partir ailleurs… Il y a une espèce de chantage permanent qui fait que dès que l’on veut avoir une politique de progrès fiscal, social ou environnemental, c’est interdit en raison du libre-échange, car les emplois peuvent partir ailleurs. Donc, si l’on touche à cette donnée, le socle sur lequel leur pouvoir est acquis, évidemment, ils montent tous au front pour nous dire que ce n’est pas possible".

Le contenu de cet ouvrage va sans doute faire bondir les lecteurs de L’Hebdo-Bourseplus mais, même en étant en désaccord avec l’auteur, force est de lui reconnaître une certaine justesse dans son analyse : "L’objet de mon livre montre que le libre échange n’a pas que des vertus et qu’il a apporté le bien-être aux pays du Sud. Cela devrait faire l’objet de débats permanents, mais ils en ont fait une valeur morale. Vous êtes contre la libre circulation des idées, si vous êtes contre la libre circulation des capitaux. C’est un argument étonnant.

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