Les Atrides à l'heure des hackers.
LITTÉRATURE
Dans « Elektra, ce météore… », Jean-Jacques Dayries donne à une vengeance familiale les moyens de déstabiliser les échanges mondiaux. Alors que les perturbations de la navigation maritime se multiplient, cette intrigue pose une question philosophique : jusqu’où le mal subi nous autorise-t-il à faire du mal ? La vengeance possède une force de conviction redoutable. Celui qui l’exerce peut se croire fidèle, courageux, presque obligé. Il répond d’une humiliation, défend une mémoire, refuse que l’injustice ait le dernier mot. Cette certitude intime devient dangereuse lorsqu’elle dispense de regarder ceux que la riposte atteindra.
En ce 21 octobre 2026, les alertes maritimes donnent à cette question une portée concrète. Dans son bulletin du 18 octobre, le Joint Maritime Information Center constate une poussée des interférences de navigation dans le Golfe le 16 octobre, suivie d’un recul le lendemain, à un niveau toujours élevé. Il reprend également le relevé hebdomadaire de l’UKMTO : 23 166 positions AIS anormales, contre 18 881 la semaine précédente. Ces chiffres désignent des anomalies de position, et ne permettent pas de compter autant d’attaques ou de navires touchés. Ils témoignent néanmoins d’un environnement où les repères électroniques doivent être vérifiés.
C’est dans cette actualité que résonne l’intrigue d’Elektra, ce météore…. Héritière d’une famille d’armateurs grecs, Elektra veut venger son père, victime d’un concurrent. Elle mobilise des hackers russes pour infecter les logiciels de pilotage des navires adverses. Sa vengeance compromet alors des échanges dont dépendent bien d’autres intérêts que ceux de son ennemi. Une météorite annoncée constitue l’autre menace du roman : deux possibilités de catastrophe se répondent. Le rapprochement avec les Atrides est revendiqué par Dayries lui-même : l’auteur explique avoir pensé à cette famille tragique et à la fatalité du destin en imaginant son histoire grecque contemporaine. Cette référence invite à examiner la transmission de la violence. Recevoir un héritage, est-ce également recevoir l’obligation de poursuivre les combats de ceux qui nous précèdent ? À quel moment la fidélité à un père devient-elle une dépossession de soi ?
La vengeance entretient une étrange comptabilité. Elle suppose qu’une souffrance nouvelle pourra solder une souffrance ancienne. Nietzsche interroge précisément cette équivalence dans La Généalogie de la morale : « comment faire souffrir peut-il être une réparation ? » La question oblige à distinguer la satisfaction de punir et la réparation effective d’un tort. Une perte demeure une perte, même lorsque l’adversaire souffre à son tour. Pourtant, la capacité de le frapper peut donner à celui qui se venge le sentiment de retrouver une puissance que l’offense lui avait retirée.
Avec les outils contemporains, cette puissance change d’échelle. Il faut ici préciser les termes. Le brouillage radio perturbe la réception des signaux de navigation ; le leurrage, ou spoofing, fournit au récepteur des signaux trompeurs susceptibles de fausser sa position. Une intrusion informatique dans un logiciel constitue un autre mécanisme. Les confondre empêcherait de comprendre ce qui se joue. Leur rapprochement philosophique tient à la possibilité de compromettre les informations sur lesquelles repose l’action d’autrui. Le leurrage rend cette possibilité particulièrement troublante. L’instrument peut continuer à produire une indication convaincante alors que celle-ci est fausse. L’erreur prend l’apparence d’un savoir. Celui qui décide conserve ses compétences, ses intentions, son autorité ; les données à partir desquelles il exerce son jugement ont été altérées. Agir sur les repères d’un adversaire permet ainsi d’atteindre sa liberté au moment même où il croit l’exercer.
Cette distance technique peut aussi favoriser une distance morale. Une opération dirigée contre un système paraît abstraite : des coordonnées, des serveurs, des logiciels. Ses conséquences concernent pourtant des équipages et des personnes qui n’ont aucune part au différend initial. La vengeance tend à concentrer toute l’attention sur le coupable désigné. Les réseaux, eux, relient sa cible à une multitude d’autres vies. L’extension des effets est déjà observable matériellement. Le 13 octobre, des chercheurs de l’Université technique du Danemark ont présenté des travaux montrant que des interférences GNSS affectent aussi la détermination de position de satellites en orbite basse au-dessus de l’Europe. Leur cartographie ne permet pas, à elle seule, d’identifier la source exacte des perturbations ni leur caractère intentionnel. Cette limite est essentielle : constater un dommage et désigner son auteur sont deux opérations distinctes.
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