Islamisme : la République a-t-elle encore le goût de se défendre ?

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

L’Empire invisible, de Manon Sieraczek et Thierry Froment, décrit les stratégies d’influence de l’islamisme, mais il interroge aussi une faiblesse française : cette manière de disposer de principes, de textes et d’administrations, puis de laisser seuls ceux qui doivent les faire respecter. L’avocate et l’ancien juge d’instruction posent une question qui commande toute leur démarche : « Que reste-t-il de la République lorsqu’elle n’ose plus se défendre ? »

Publié aux éditions Hors Cadre, leur ouvrage examine plusieurs terrains où les auteurs disent observer une progression de l’entrisme : l’école, le sport, l’hôpital, la protection judiciaire de la jeunesse, les collectivités locales. Leur propos ne se limite donc pas au terrorisme et à ses manifestations les plus spectaculaires. Il porte sur des pressions, des revendications et des renoncements qui, pris séparément, peuvent sembler secondaires. Toute la difficulté consiste à déterminer quand ils relèvent de situations individuelles et quand ils participent d’une entreprise politique.

Cette distinction est indispensable. Une croyance, une pratique religieuse ou un vêtement ne suffisent pas, à eux seuls, à démontrer une stratégie organisée. La force d’une enquête sur l’islamisme tient précisément à sa capacité à identifier les acteurs, les méthodes et les objectifs. Faute de cette rigueur, on confondrait des citoyens exerçant leur liberté de conscience avec des mouvements cherchant à imposer leurs normes aux autres. Ce serait une erreur intellectuelle autant qu’un mauvais service rendu à la lutte contre le fondamentalisme. Le passage le plus convaincant de la démarche concerne ceux qui affrontent ces tensions dans leur travail. Thierry Froment évoque des citoyens confrontés à des revendications religieuses et « qui ne trouvent pas le soutien dont ils auraient besoin de la part des institutions ». Un enseignant, un éducateur ou un responsable d’établissement doit pouvoir savoir quelle règle appliquer, à qui signaler un incident et sur quel appui compter si sa décision est contestée.

Manon Sieraczek insiste sur cette solitude : « Trop souvent, les agents se sentent exposés à des plaintes pour racisme ou discrimination. » Dans son analyse, la crainte de l’accusation finit par peser sur la décision. On temporise, on évite l’incident, on cherche un arrangement. Il ne s’agit évidemment pas de considérer toute plainte comme abusive. Il s’agit de ne pas laisser sa seule éventualité tenir lieu d’instruction administrative. Une institution qui demande à ses agents de faire preuve de courage doit commencer par assumer ses propres responsabilités. Les auteurs décrivent également le rôle des réseaux sociaux dans la diffusion des discours fondamentalistes. Leur intérêt est de replacer cette influence dans la vie ordinaire : les références d’un groupe, la recherche d’appartenance, les figures auxquelles une génération accorde sa confiance. Ils défendent une réponse associant pédagogie, présence numérique et soutien juridique. On peut discuter les moyens proposés ; on ne peut guère espérer répondre à une propagande quotidienne par une déclaration solennelle tous les six mois.

Le livre soulève toutefois une exigence de méthode. Des témoignages de terrain peuvent révéler des phénomènes négligés. Ils ne permettent pas automatiquement d’en mesurer l’étendue nationale. De même, les affirmations des auteurs sur les financements étrangers, les liens avec les trafics ou les perspectives de conquête politique appellent des preuves précises. Un lecteur exigeant doit pouvoir distinguer le fait documenté, le témoignage rapporté et l’hypothèse. La gravité du sujet impose cette discipline ; elle ne saurait en dispenser. La proposition d’un Code de la laïcité résume leur volonté de rendre l’action publique plus praticable. Thierry Froment précise qu’il ne s’agirait pas de réinventer les règles, mais de les rendre « lisibles, simples à mettre en œuvre ». L’intention est salutaire dans un pays où l’on répond volontiers à une difficulté d’application par un texte supplémentaire. Encore faudrait-il qu’une telle clarification respecte les différences de situation entre agents publics, usagers, associations et entreprises. La clarté du droit ne se gagne pas en effaçant ses distinctions. Leur enquête nourrit un débat qui devrait pouvoir se tenir sans soupçon automatique ni complaisance. Défendre la liberté religieuse et combattre un projet de domination politique sont deux responsabilités compatibles. Elles procèdent même d’une exigence commune : permettre à chacun de vivre sans subir la loi d’un groupe.

« L’Empire invisible », de Manon Sieraczek et Thierry Froment, est publié aux Éditions Hors Cadre.

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