Matthieu Grimpret, le procès de l'impuissance.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Avec Le moment Lincoln, Matthieu Grimpret pose une question que notre vie publique préfère généralement contourner : que devient une démocratie lorsqu’elle ne parvient plus à traduire les décisions électorales en actes ? Un essai de rupture dont la vigueur mérite l’attention, et la référence guerrière, la discussion. Nous avons perfectionné un art national : annoncer le changement, organiser la concertation, puis expliquer pourquoi rien ne pouvait être entrepris. À chaque difficulté son comité ; à chaque comité son rapport ; au gouvernement suivant, le soin de recommencer. Matthieu Grimpret prend cette mécanique à rebours. Dans Le moment Lincoln, il demande à partir de quel degré d’impuissance la modération cesse d’être une vertu pour devenir une manière élégante de laisser les problèmes s’aggraver.

Enseignant en histoire et en science politique, l’auteur ne propose pas une nouvelle liste de mesures. « Mon livre n’est pas un programme, mais un ouvrage de réflexion politique », précise-t-il dans l’entretien fourni à l’appui de cet essai. Son sujet est moins le contenu d’une réforme que la capacité de l’accomplir. Pourquoi certains engagements, répétés d’élection en élection, semblent-ils condamnés à rester des engagements ? Et que vaut une alternance si elle change les titulaires des fonctions sans modifier le cours des choses ? Pour instruire ce procès, Matthieu Grimpret convoque Abraham Lincoln. La référence impressionne ; elle exige aussi quelques précautions. Élu en novembre 1860, investi en mars 1861, le président américain affronte la sécession des États du Sud puis l’attaque confédérée contre Fort Sumter. Il ne déclenche donc pas une guerre à sa convenance pour imposer une réforme. La défense de l’Union commande son action initiale ; l’abolition de l’esclavage deviendra un aboutissement majeur du conflit. L’épisode rappelle d’abord qu’un pouvoir constitutionnel peut être contraint de défendre par la force son existence même.

Matthieu Grimpret ne prétend pas identifier la France contemporaine à l’Amérique de 1861. « Je ne dis pas que les situations sont similaires, ni mêmes comparables », souligne-t-il. Il emprunte à l’histoire un mécanisme : certaines contradictions deviennent si profondes que les procédures ordinaires ne suffisent plus à les résoudre. Ce qu’il nomme le « moment Lincoln » serait cet instant où le gouvernement doit accepter une rupture pour préserver l’essentiel. L’auteur range dans cette catégorie la politique migratoire, le fonctionnement de l’État-providence et le pouvoir de la Commission européenne. Ce sont ses diagnostics, avec leur charge polémique, non trois évidences qu’il suffirait d’énumérer pour les démontrer. Leur rapprochement a cependant une cohérence : dans chaque cas, Matthieu Grimpret décrit une volonté politique qui se heurte à un ensemble de règles, d’intérêts et d’habitudes devenu plus puissant qu’elle. Il ne demande plus seulement qui gouverne, mais ce qui peut encore être gouverné.

Il envisage de « recourir à la guerre », en « désignant l’ennemi et en assumant de le détruire ». Les mots ne sont pas accessoires. Abroger un dispositif, réviser un traité, démanteler une organisation criminelle ou combattre un adversaire politique ne désignent ni les mêmes actes ni les mêmes limites. Une réflexion sur la décision gagne à distinguer ces registres. Sans cette précision, la vigueur du propos risque de tenir lieu de méthode. La métaphore médicale des « kystes » appelle la même réserve. Elle rend sensible l’idée d’un mal installé, résistant aux traitements ordinaires. Mais une société n’est pas un corps inerte confié à un chirurgien omniscient. Elle se compose de citoyens, de droits et de désaccords légitimes. Une politique migratoire peut être profondément contestée sans que les personnes immigrées deviennent elles-mêmes une pathologie. La fermeté du raisonnement suppose de maintenir cette distinction.

Le lecteur conservateur trouvera donc matière à approbation et à résistance. Il reconnaîtra le coût des renoncements successifs, cette façon de rendre demain plus brutale la décision refusée aujourd’hui. Il se méfiera également de la destruction présentée comme préalable au redressement. L’expérience historique enseigne combien il est plus facile de supprimer une autorité que de reconstruire sa légitimité. L’intérêt du Moment Lincoln tient à cette tension. Matthieu Grimpret oblige à sortir du confort des intentions et à demander des comptes à ceux qui promettent sans agir. Mais son interrogation se retourne aussi vers les partisans de la rupture : avec quel mandat, contre quel obstacle précisément défini, et pour établir quel ordre durable ?

Matthieu Grimpret, Le moment Lincoln, éditions Magnus.

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