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Intelligence artificielle et puissance européenne.
LE SIGNAL DE LA SEMAINE
✍️ Par Yannick URRIEN
Jean Bizet : « L’Histoire s’écrira sans nous » si l’Europe manque le tournant de l’IA.
Pour Jean Bizet, ancien sénateur, ancien président de la commission des affaires européennes du Sénat et Senior Advisor chez APCO Worldwide, l’intelligence artificielle pose à l’Europe une question de puissance. Il plaide pour une politique industrielle qui associe infrastructures, financement et capacité de décision. Avec une conviction : la qualité de nos chercheurs ne compensera pas indéfiniment les faiblesses de notre organisation économique.
L’Europe sait former des ingénieurs, produire de la recherche et fixer des règles. Sa difficulté commence lorsqu’il faut réunir, rapidement et à grande échelle, les moyens de transformer une avancée scientifique en position industrielle. L’intelligence artificielle rend cette faiblesse plus dangereuse encore. « Cette technologie transforme des secteurs entiers d’activité déjà matures par une optimisation de leurs performances », écrit Jean Bizet. Santé, défense, automobile : l’enjeu concerne autant les industries existantes que les entreprises nouvelles.
L’ancien sénateur insiste sur la vitesse du mouvement. « Le retard que nous risquons de prendre n’en sera que plus difficile à rattraper, car les acteurs de l’IA prennent rapidement des positions dominantes, voire monopolistiques, compte tenu des montants financiers qu’ils y consacrent. » Le mécanisme est cumulatif : les capitaux financent les capacités de calcul, lesquelles permettent de développer des services, d’attirer des clients et de soutenir de nouveaux investissements. Pour autant, les dépenses engagées ne garantissent pas les profits futurs. Toute révolution industrielle connaît ses surinvestissements et ses déconvenues. Mais une économie qui finance trop peu les technologies nouvelles court un autre risque : devoir acheter durablement à d’autres les outils de sa propre productivité.
« Le leadership technologique est désormais la force majeure des nations », soutient Jean Bizet. La formule est volontairement tranchée. Elle traduit un changement dans la nature de la dépendance : utiliser un logiciel ou une infrastructure étrangère peut engager bien davantage qu’une relation commerciale, dès lors que cet outil devient indispensable au fonctionnement d’une entreprise ou d’un service public. « Il y a désormais une interdépendance entre la technologie, les marchés, la sécurité nationale et la politique étrangère. »
Dans cette lecture, les capacités de calcul, les semi-conducteurs et le cloud appartiennent pleinement au champ stratégique. Qui maîtrise les composants critiques et les conditions d’accès aux infrastructures dispose d’un pouvoir sur ceux qui les utilisent. La souveraineté ne saurait cependant se confondre avec l’autarcie. Aucune politique sérieuse ne peut promettre de reproduire sur le seul territoire européen toute la chaîne mondiale du numérique. L’objectif consiste plutôt à conserver des compétences essentielles, des fournisseurs alternatifs et une capacité de négociation. Une autonomie se mesure aussi à la possibilité de changer de partenaire.
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