Arnaud Ducoin : derrière l'écran, ce que les parents ne voient pas.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Une famille découvre trop tard une part essentielle de la vie de son enfant. Les amis, les études, les repas partagés étaient bien là. Mais un autre univers occupait une place croissante, dont personne ne mesurait l’emprise. C’est cette découverte que raconte Arnaud Ducoin dans Dérives de TikTok : le combat d’un père. Installé à Treillières, près de Nantes, il a perdu sa fille Pénélope, âgée de dix-huit ans, le 29 février 2024.

Son livre lui rend hommage et cherche à comprendre comment les réseaux sociaux ont pu aggraver une souffrance que ses parents s’efforçaient de soulager. Pénélope était une jeune fille vive, intelligente, qui aimait le sport. Elle était aimée, entourée, suivie aussi pour ses troubles psychiques. Ces précisions comptent. Elles empêchent de réduire cette histoire à celle d’une adolescente abandonnée devant son téléphone. Elles rappellent surtout combien une famille attentive peut se trouver démunie devant ce qui se joue sur un écran.

Arnaud Ducoin alterne le récit familial et les explications sur le fonctionnement des plateformes. Les années du Covid, la place grandissante du téléphone, les difficultés de sa fille, les soins : il revient sur les étapes d’une épreuve dont il connaît désormais l’issue, avec les interrogations que cela suppose. Son propos ne consiste pas à attribuer à TikTok l’origine de tous les troubles de Pénélope. Il met en cause le rôle qu’a pu jouer la plateforme dans leur aggravation. Cette distinction est indispensable : un suicide ne se laisse pas enfermer dans une explication unique. « Quand j’ai vu la problématique, j’ai voulu rendre visible ce qui est invisible », explique-t-il. Après la mort de Pénélope, les contenus découverts sur son ordinateur lui révèlent un environnement numérique qu’il ne soupçonnait pas. Des jeunes y partagent leur mal-être, trouvent des interlocuteurs et le sentiment d’être compris. Mais, selon ce qu’il rapporte, cette proximité peut aussi nourrir une fréquentation répétée de contenus qui banalisent les troubles alimentaires, l’automutilation ou le suicide.

C’est le cœur de son accusation : la rencontre avec d’autres personnes en souffrance peut devenir un enfermement lorsque les recommandations ramènent continuellement l’utilisateur vers les mêmes sujets. Ce qui semblait offrir un secours finit alors par réduire l’horizon. Arnaud Ducoin décrit ainsi la « bulle de filtres » dans laquelle, à ses yeux, sa fille s’était retrouvée prise. Le problème posé dépasse donc le seul temps d’écran. Deux adolescents peuvent passer une heure sur la même application et y vivre des expériences radicalement différentes. Le nom du réseau social, son apparence familière, les vidéos anodines que les adultes connaissent ne disent presque rien de ce qu’un enfant reçoit personnellement. Pour les parents, cette individualisation des contenus constitue une difficulté majeure : comment évaluer ce que l’on ne voit pas ? Le conseil d’Arnaud Ducoin est, sur ce point, très concret : regarder avec son enfant le fil « Pour toi », cet espace où arrivent les vidéos recommandées. Comprendre ce qui lui est proposé, ouvrir la conversation sur ce qu’il regarde. Une démarche qui ne résout pas tout, mais qui permet de dépasser la dispute habituelle sur le nombre d’heures passées au téléphone.

Ce témoignage soulève également une question que les défenseurs de la liberté auraient tort d’abandonner : quelle autonomie conserve un jeune utilisateur lorsque son attention devient une source de revenus ? La liberté éducative des familles suppose qu’elles puissent connaître les risques, comprendre le service proposé et obtenir des comptes de ceux qui le commercialisent. Leur rappeler leur devoir de vigilance ne dispense pas les plateformes de leurs propres responsabilités. Engagé au sein du collectif Algos Victima, Arnaud Ducoin porte désormais ce combat dans l’espace public. Il demande davantage de protection, de transparence et de contrôle. Son témoignage ne constitue pas, à lui seul, la démonstration d’une responsabilité juridique. Il donne en revanche un contenu humain précis à un débat trop souvent réduit à l’affrontement entre partisans de l’interdiction et défenseurs du progrès technique.

La force de ce livre tient à ce double mouvement : raconter Pénélope, pour qu’elle ne disparaisse pas derrière la controverse, et transmettre aux autres parents ce que son père aurait voulu comprendre plus tôt. On peut discuter les réponses à apporter. Il devient beaucoup plus difficile, après un tel récit, de considérer que tout cela relève simplement des usages de la jeunesse.

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