Demain, à qui appartiendra le travail des machines ?

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Le robot fera le travail. Mais qui touchera le revenu ? Derrière les promesses d’une humanité délivrée des tâches pénibles, cette question demeure singulièrement embarrassante. Pierre-Alexandre Ponant en fait le ressort de son essai consacré à l’intelligence artificielle, à la robotisation et au chômage technologique. Son ambition dépasse largement la querelle sur les professions menacées. Il imagine une société dans laquelle l’abondance produite par les machines permettrait de garantir à chacun l’accès aux biens essentiels. Le programme est généreux.

Il mérite qu’on examine aussi la facture et le règlement intérieur. L’auteur défend une « économie basée sur les ressources ». La production y serait organisée à partir des besoins exprimés et des possibilités de la planète, avec une place accrue pour la fabrication locale, la durabilité et le recyclage. Nourriture, logement, santé, éducation deviendraient accessibles gratuitement. Des « objetothèques » permettraient d’emprunter des biens comme on emprunte aujourd’hui un livre. Pourquoi acheter un appareil destiné à dormir onze mois dans un placard ? Sur ce terrain, la proposition relève autant du bon sens domestique que de la révolution économique.

L’automatisation fournirait le moteur de cette transformation. Encore faut-il distinguer deux affirmations que l’enthousiasme technologique rapproche trop volontiers : supprimer une part des tâches et faire disparaître une part des métiers. La perspective de 75 % de professions menacées, évoquée dans la présentation de l’ouvrage, ne se confond pas avec celle d’une réduction de 75 % du temps de travail obligatoire. Ce sont des hypothèses différentes, certainement pas un calendrier acquis. Entre une prouesse informatique et la réorganisation d’une société, il reste quelques obstacles qui ne se corrigent pas par une mise à jour.

Le mérite de Ponant est de poser la question de la propriété. Si les machines produisent une fraction croissante des richesses, leurs détenteurs pourraient en recueillir l’essentiel des bénéfices. Le débat sur l’emploi débouche alors sur celui du capital : qui possède, qui décide, qui distribue ? La nationalisation des machines, envisagée parmi les pistes de transformation, appelle toutefois une objection sérieuse. Transférer la propriété à la collectivité ne suffit pas à garantir que chacun conservera la maîtrise de son existence. Il faut encore savoir qui parlera au nom de cette collectivité.

Les vieilles questions d’économie politique reviennent ainsi sous un habillage numérique. Qui arbitrera entre deux besoins concurrents ? Qui décidera qu’un logement est suffisant, qu’un déplacement est utile ou qu’un objet mérite d’être produit ? L’auteur souhaite une gouvernance décentralisée, rendant le pouvoir aux citoyens. Reste à concilier cette ambition avec une organisation capable de coordonner ressources, énergie et production. L’ordinateur peut faciliter le calcul ; il ne tranche pas, à lui seul, les désaccords humains. Il faut également rappeler cette évidence quelque peu démodée : la gratuité pour l’usager n’abolit pas le coût. Même automatisée, une production mobilise de la matière, de l’énergie, des équipements et de l’entretien. Quant à la propriété, elle représente aussi une liberté : celle de disposer d’un bien sans solliciter l’autorisation de celui qui en organise l’accès.

On peut donc discuter vivement les réponses de Pierre-Alexandre Ponant tout en reconnaissant l’intérêt de son interrogation. Que ferions-nous du temps libéré ? Comment partager les gains sans décourager l’invention ? Et comment préserver l’autonomie de chacun dans une société techniquement capable de tout administrer ? Le paradis promis par les machines mérite une lecture attentive de ses conditions d’accès.

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