« L'Empire invisible » : quand l'islamisme avance sous le couvert de nos libertés.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

L’islamisme contemporain se montre très subtil. Il ne donne pas toujours l’assaut : il dépose un recours, invoque une liberté fondamentale, mobilise les réseaux sociaux et transforme une revendication religieuse en bataille juridique. C’est cette offensive silencieuse que Manon Sieraczek et Thierry Froment entreprennent de décrire dans L’Empire invisible, publié aux éditions Hors Cadre. Elle est avocate au barreau de Paris, docteure en droit et diplômée de l’École de guerre économique. Il fut juge d’instruction et codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier.

Le croisement de leurs expériences donne à l’ouvrage sa singularité. Nous ne sommes ni dans le pamphlet rageur ni dans cette sociologie précautionneuse qui finit parfois par ne plus rien nommer. Les auteurs s’appuient sur des témoignages, des décisions de justice et des rapports officiels pour observer la progression d’un islamisme politique qui ne se confond évidemment ni avec l’islam ni avec les millions de musulmans vivant paisiblement en France.

Leur enquête conduit le lecteur dans les écoles, les hôpitaux, les clubs sportifs, les services de la protection judiciaire de la jeunesse, les collectivités locales et les institutions culturelles. Autant de lieux où des agents publics, des enseignants, des éducateurs ou des soignants se retrouvent confrontés à des revendications religieuses qu’ils ne savent plus toujours comment traiter. Non parce que le droit manquerait absolument, mais parce que ceux qui devraient l’appliquer craignent souvent l’incident, l’accusation ou l’emballement numérique. La thèse centrale du livre mérite que l’on s’y arrête. Les démocraties libérales offrent à chacun la liberté de conscience, la liberté religieuse, la liberté d’expression et la possibilité de saisir la justice. C’est leur honneur. Mais ces protections peuvent aussi être instrumentalisées par des groupes qui n’adhèrent nullement à l’idéal libéral dont elles procèdent.

La laïcité, conçue pour préserver la liberté de croire ou de ne pas croire, devient alors l’argument par lequel on exige de l’institution qu’elle s’adapte sans cesse aux prescriptions religieuses. La liberté d’expression est invoquée pour diffuser une vision rigoriste de la société, puis refusée à ceux qui la critiquent. Quant au droit, il ne sert plus seulement à protéger les individus : il devient l’un des moyens d’imposer progressivement des normes collectives. L’image est ancienne : les démocraties peuvent fournir elles-mêmes la corde avec laquelle on entend les entraver. Mais les auteurs actualisent utilement cette mécanique. Car l’offensive ne se déroule plus uniquement dans les prétoires ou les associations. Elle emprunte désormais les chemins rapides des algorithmes, des influenceurs et des vidéos courtes, particulièrement efficaces auprès d’une jeunesse travaillée par les discours identitaires.

Manon Sieraczek raconte ainsi les difficultés d’enseignants laissés seuls face à des provocations dont l’administration préfère parfois atténuer la portée. L’exemple qu’elle rapporte d’une élève de quatorze ans montant sur une table pour crier « Allahou akbar » est révélateur moins par l’acte lui-même - qui peut relever de la provocation adolescente - que par l’absence de réponse institutionnelle. Demander simplement à l’élève de redescendre, c’est rétablir l’ordre dans la classe ; ce n’est pas chercher à comprendre ce que signifie l’incident ni soutenir l’enseignant qui doit y faire face. Le constat est sévère : la République n’a pas disparu, mais elle doute d’elle-même. Il reste, écrivent en substance les auteurs, des citoyens confrontés chaque jour à ces revendications et qui ne trouvent pas auprès des institutions l’appui dont ils auraient besoin. Le problème français tient peut-être tout entier dans ce décalage : les principes sont encore proclamés avec emphase, tandis que leur application est négociée au cas par cas, souvent dans la discrétion et quelquefois dans la peur.

Le livre ne se contente heureusement pas de dresser le catalogue de nos renoncements. Ses auteurs plaident pour une réponse juridique méthodique : mieux employer les instruments existants, répondre aux campagnes de diffamation et d’intimidation, former les agents publics et réinvestir le terrain numérique. Manon Sieraczek va jusqu’à proposer la création d’un véritable Code de la laïcité, qui rassemblerait des règles aujourd’hui dispersées et donnerait aux responsables de terrain une doctrine plus lisible. On pourra discuter certaines formulations, souhaiter davantage de données chiffrées ou demander que soit plus précisément établie la coordination entre des phénomènes parfois très différents. Frères musulmans, réseaux salafistes, prédicateurs numériques et revendications locales ne forment pas nécessairement une armée obéissant à un état-major unique. Le titre même, L’Empire invisible, possède une force littéraire qui appelle la prudence historique. Un empire suppose un centre, une organisation et une stratégie commune ; le livre décrit aussi un écosystème, fait d’initiatives convergentes et d’opportunismes.

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