Le capitalisme de la solitude : quand l'isolement devient un marché
LE SIGNAL DE LA SEMAINE
Et si la prochaine matière première de l’économie numérique n’était ni la donnée, ni même notre attention, mais notre solitude ? Dans un rapport publié par la Fondation Jean-Jaurès, Paul Klotz pousse jusqu’à son terme la logique de l’économie des plateformes. Après avoir appris à capter notre temps, les géants du numérique pourraient désormais trouver intérêt à entretenir notre isolement pour mieux nous vendre les substituts numériques aux relations humaines. Une thèse dérangeante, mais économiquement beaucoup moins extravagante qu’elle n’y paraît.
Il y eut le capitalisme industriel, qui transforma le charbon, le fer et le travail en puissance productive. Puis vint le capitalisme de consommation, dont John Kenneth Galbraith avait montré combien il était capable non seulement de satisfaire les besoins mais aussi d’en susciter de nouveaux. L’économie numérique franchit aujourd’hui une étape supplémentaire : elle ne commercialise plus seulement des biens ou des services, mais des fragments toujours plus intimes de notre existence. Notre attention fut la première ressource, notre solitude pourrait être la suivante : c’est toute la thèse développée par Paul Klotz, haut fonctionnaire et expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, dans son rapport consacré au « capitalisme de la solitude ». La formule est bien trouvée, précisément parce qu’elle décrit moins une intention concertée qu’une mécanique économique. « Le capitalisme de la solitude désigne un régime économique où l’isolement social cesse d’être une externalité non intentionnelle de notre système de production et de consommation, pour en devenir une ressource à part entière », écrit-il.
La distinction est essentielle. Paul Klotz ne prétend pas qu’un conseil d’administration de la Silicon Valley aurait décidé de fabriquer des individus solitaires. Son propos est autrement plus intéressant pour l’économiste : l’incitation financière elle-même finit par favoriser les modèles qui tirent profit de l’isolement. « Les forces du marché orientent la profitabilité vers la production et le maintien de l’isolement », résume-t-il avant de livrer cette formule qui contient presque tout le rapport : « La solitude est exploitée parce qu’elle est rentable. »
La démonstration part d’un mécanisme désormais bien connu des investisseurs : celui de l’économie de l’attention. Pour une plateforme financée par la publicité, les abonnements ou la commercialisation de services additionnels, l’une des variables décisives demeure le temps passé. Plus l’utilisateur reste longtemps, plus il voit de contenus, produit de données, reçoit de recommandations et peut être monétisé. Longtemps, Wall Street a d’ailleurs valorisé les entreprises numériques à travers des indicateurs qui racontaient exactement cette histoire : utilisateurs actifs quotidiens, durée des sessions, engagement, rétention, revenu moyen par utilisateur.
Paul Klotz ajoute une variable rarement inscrite dans les présentations aux analystes financiers : la qualité des relations sociales hors écran. Car un individu disposant d’un tissu relationnel dense possède une ressource rare pour une plateforme : des alternatives. Il peut dîner avec des amis, pratiquer un sport, participer à une association, retrouver sa famille ou simplement converser avec quelqu’un. L’individu isolé dispose de moins de possibilités de substitution. Le numérique devient alors non plus un usage parmi d’autres, mais parfois le principal accès au monde. Or les chiffres cités par le rapport donnent à réfléchir. En France, en 2025, 11 % de la population souffrait d’une solitude objective, correspondant à l’absence habituelle et durable de véritables liens sociaux. La solitude subjective, celle du sentiment d’esseulement, concernait 24 % des Français. Plus frappant encore : en 2026, 37 % des moins de 25 ans et 36 % des 25-39 ans déclaraient se sentir seuls. Le paradoxe de notre époque tient en quelques mots : jamais une génération n’a disposé d’autant d’instruments permettant de communiquer ; rarement elle aura autant déclaré souffrir de solitude.
Le raisonnement de Paul Klotz peut presque se traduire en équation financière. L’isolement produit d’abord davantage de temps disponible pour les plateformes. Il augmente ensuite la valeur de certaines interactions, parce que l’utilisateur attend davantage du service. Enfin, il ouvre de nouveaux marchés destinés précisément à compenser ce qui a disparu dans la vie réelle. Le rapport distingue ainsi trois effets : une augmentation de la durée d’exploitation de l’attention, un meilleur rendement de chaque interaction et, surtout, l’extension du nombre de services susceptibles d’être commercialisés en réponse à la solitude. C’est sur ce dernier terrain que l’intelligence artificielle change profondément la donne. TikTok, Instagram, YouTube ou Facebook occupaient notre temps. Les nouveaux compagnons conversationnels ambitionnent potentiellement quelque chose de beaucoup plus considérable : occuper une place dans notre intimité. Voilà la véritable rupture. Nous passions hier du temps avec une machine. Nous pouvons désormais avoir le sentiment qu’une machine passe du temps avec nous.
Validez le formulaire ci-dessous
Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.
Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.