Esther Teillard : bienvenue dans le grand cirque de nos désillusions.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Coup de cœur de l’été, et sans doute l’un des romans à suivre de cette rentrée littéraire : avec Fuck Circus, Esther Teillard transforme une rupture amoureuse en traversée nocturne d’une époque qui ne croit plus à grand-chose. C’est cru, drôle, parfois féroce, mais beaucoup plus littéraire que le titre pourrait le laisser penser. Tout commence comme commencent beaucoup de catastrophes sentimentales : par une rupture. Gabriel vient de quitter la narratrice après trois années d’une liaison libre, passionnelle et suffisamment compliquée pour que personne n’en sorte véritablement indemne. Nous sommes en été, dans cette chaleur qui rend les corps plus présents et les nerfs plus fragiles. La jeune femme résume d’ailleurs parfaitement l’affaire : « L’été est pervers, l’hiver est intègre. »

Trois ans plus tôt, elle avait rencontré Gabriel rue de Lisbonne, à Paris, dans des circonstances qui auraient pu fournir l’incipit d’un roman de Modiano s’il n’y avait cette crudité très contemporaine : « Il saignait. Je l’ai nettoyé avec un mouchoir. Une fois propre, il m’a laissé son numéro. » L’histoire avait résisté au froid. Elle ne survivra pas à la chaleur. La voilà donc seule, errant dans Marseille, qui n’est presque jamais nommée mais que l’on reconnaît à la mer, à la corniche, à cette manière très marseillaise de juxtaposer la beauté et la crasse, le sublime et le mauvais goût. Son chemin la conduit jusqu’au Mythe, un bar étrange d’un quartier en voie de gentrification. Le nom est évidemment trop beau pour être innocent. Le Mythe ressemble bientôt à une arche de Noé construite pour sauver les névroses contemporaines : une vedette de téléréalité, une militante lesbienne, un socialiste volontiers moralisateur, quelques représentants de la bourgeoisie moderne, un producteur de cinéma et surtout Ambroise, personnage passablement inquiétant, héritier autoproclamé de Chateaubriand. Tout ce petit monde boit, parle, désire, juge et se regarde vivre. Jusqu’au moment où la comédie tourne mal et où Éros, qui semblait présider aux festivités, cède progressivement sa place à Thanatos.

C'est là que le roman devient intéressant. Car sous son titre provocateur et ses scènes volontiers sulfureuses, Fuck Circus est moins un roman sur le sexe qu'un roman sur la solitude. Ses personnages ont beau pratiquer toutes les formes de liberté, ils paraissent incapables de se libérer d'eux-mêmes. La narratrice, surtout, se connaît trop bien pour être véritablement heureuse. Père absent, mère qui n'a jamais tout à fait rempli son rôle, immense besoin d'être aimée : « Depuis, ma soif inextinguible d'amour angoisse les garçons. Ils s'en vont, les uns après les autres, après m'avoir baisée pendant quelques jours, parfois quelques saisons. » On pourrait sourire de ce grand déballage générationnel. Ce serait oublier qu'Esther Teillard possède cette qualité devenue rare chez les jeunes écrivains : elle sait se moquer de ses propres personnages. Et surtout, il reste quelque chose lorsque tout le reste s'effondre : les livres.

Baudelaire accompagne ainsi la narratrice dans son voyage au bout de la nuit. Emmanuel Bove aussi, ce qui est déjà plus inattendu et témoigne chez Esther Teillard d'une culture littéraire qui ne se contente pas des auteurs que l'époque remet à la mode. Depuis qu'elle a découvert Mes Amis à treize ans, raconte la narratrice, elle accumule compulsivement les livres. Mieux encore : « Dans la rue, si je porte un livre sur moi, je regarde les passants avec bienveillance. Je leur pardonne. Parfois, je les aime. » Cette phrase pourrait presque résumer le roman. La littérature comme dernière politesse opposée à la brutalité du monde. Car Fuck Circus est bien une petite autopsie de notre temps : exhibition permanente des corps, obsession de la réussite, sexualité devenue simultanément omniprésente et dérisoire, retour continuel aux blessures de l'enfance, solitude sous le vernis de la fête. Esther Teillard place tout cela dans son shaker et secoue vigoureusement. Il en sort une comédie noire où le tragique n'interdit jamais le rire. Sa description des avocats et des banquiers du parc Monceau mérite à elle seule quelques pages de reconnaissance.

Le dispositif, presque classique, contribue à l'efficacité du livre. Une nuit, un lieu principal, une poignée de personnages et une catastrophe qui approche : nous ne sommes finalement pas si loin des anciennes unités du théâtre. Seulement, les héros de Racine ont été remplacés par des enfants perdus de Tinder, Instagram et de la télévision-réalité. Et c'est peut-être ce contraste qui donne à Fuck Circus sa tonalité particulière. Esther Teillard a 24 ans, mais elle écrit comme quelqu'un qui se méfie déjà beaucoup de son époque. Elle n'en adopte pas docilement les codes ; elle les observe, les pousse jusqu'à l'absurde et finit par en montrer le vide. Son style est sec, rapide, volontiers brutal. Peu de gras. La phrase cherche l'os.

Après Carnes, son premier roman publié en 2025 et couronné par le prix Sade du premier roman, Esther Teillard confirme ainsi une voix singulière. Chroniqueuse de l'émission Mauvais Genres sur France Culture, elle appartient à cette génération paradoxale qui revendique une liberté sexuelle presque ancienne dans une époque devenue, sous certains aspects, étonnamment puritaine. On pourra naturellement être agacé par Fuck Circus. C'est même probablement souhaitable. Les bons romans n'ont jamais eu pour fonction de meubler paisiblement les tables de chevet. Celui-ci est excessif, impudique, parfois cruel et souvent très drôle. Il possède surtout cette chose que l'on cherche vainement dans une partie de la production romanesque contemporaine : une voix. Dans une rentrée littéraire où beaucoup de livres risquent, comme chaque année, de disparaître avant même les prix de novembre, celui d'Esther Teillard pourrait bien rester. Et pourquoi pas se glisser dans quelques sélections de l'automne.

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