Henri Temple, ou la nation rendue à la pensée.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Avec le « nationisme », l’auteur entend faire de la nation non plus un réflexe défensif, mais une véritable architecture du monde. La nation, on l’invoque dans les cérémonies, on la soupçonne dans les colloques et l’on s’en méfie volontiers dans les institutions européennes. Henri Temple prend le parti inverse : il ne veut ni l’exalter à la manière d’un tribun ni l’abandonner aux simplifications partisanes. Il entend la penser. Son concept de « nationisme » se présente ainsi comme une science générale des nations, distincte du nationalisme et du patriotisme. Le nationalisme serait une doctrine politique propre à un pays ; le patriotisme, un sentiment d’attachement pouvant conduire au dévouement et au sacrifice. Le nationisme, lui, prétend partir de l’observation du réel : la géographie, la langue, l’histoire, la culture, la religion, les mœurs et cette mystérieuse alchimie par laquelle une population devient un peuple. L’ambition est considérable. Depuis Aristote, la philosophie politique se demande comment organiser la cité afin d’assurer une vie libre, paisible et prospère. Rousseau a réfléchi au contrat qui unit les citoyens ; Renan a parlé du fameux « plébiscite de tous les jours » ; Max Weber s’est efforcé de dégager, sous le désordre apparent du monde social, quelques types intelligibles. Henri Temple s’inscrit dans cette longue filiation, mais il estime que la nation est demeurée un objet insuffisamment théorisé, comme si l’on avait reconnu son existence sans jamais vouloir en tirer toutes les conséquences.

À ses yeux, une nation ne repose pas seulement sur des frontières ou des institutions. Elle procède d’un consensus profond, d’une mémoire partagée et d’un affect collectif. C’est ici que son propos devient particulièrement actuel. Une société ne tient pas uniquement par le droit, les contrats et le marché. Elle suppose aussi une confiance spontanée, la conviction que les efforts demandés seront consentis au bénéfice d’une communauté à laquelle chacun se sent appartenir. Lorsque cet accord invisible se défait, l’État peut multiplier les règlements : il administre encore, mais il ne rassemble plus.

Le nationisme s’oppose donc au mondialisme, à l’impérialisme et aux constructions supranationales qui prétendent organiser les peuples depuis le sommet. Henri Temple conteste cette tentation très contemporaine de gouverner les sociétés comme des ensembles interchangeables, composés d’individus abstraits, mobiles et théoriquement déracinés. À force de vouloir dépasser les nations, suggère-t-il, on finit surtout par priver la démocratie de son cadre naturel. La question mérite d’être posée. Une souveraineté populaire peut-elle réellement s’exercer sans peuple identifiable ? Peut-on imposer durablement des décisions économiques, migratoires ou juridiques à une communauté qui ne les reconnaît plus comme les siennes ? La démocratie n’est pas un mécanisme suspendu dans les airs. Elle exige un territoire, une histoire commune et cette forme de loyauté sans laquelle la règle majoritaire devient vite insupportable aux vaincus.

Henri Temple ne propose pourtant pas un nationalisme conquérant. La nation, dans son esprit, n’a pas vocation à nier celle du voisin. Elle constitue au contraire le meilleur rempart contre les empires, car reconnaître l’existence des peuples oblige à respecter leur souveraineté. Le monde nationiste serait ainsi moins uniformisé, mais peut-être plus pacifique : un ordre fondé sur la pluralité des nations plutôt que sur leur dissolution dans un ensemble universel administré de loin. On pourra naturellement discuter la prétention du nationisme à devenir une « science ». Le passage de l’observation à la doctrine demeure toujours délicat, et les nations elles-mêmes ne sont ni immobiles ni parfaitement homogènes. L’histoire a montré qu’elles se transforment, accueillent, assimilent, parfois se divisent. Mais le mérite d’Henri Temple est précisément de rouvrir une question que notre époque croyait pouvoir éluder.

Son livre arrive à un moment où l’Europe redécouvre les frontières, les rapports de force, la souveraineté énergétique et la nécessité de défendre son industrie. Ce que l’on disait dépassé revient par la porte principale. La nation n’est peut-être pas le vestige d’un monde ancien, mais la condition politique sans laquelle le monde nouveau risque de devenir inhabitable. Henri Temple nous rappelle, en somme, qu’un peuple ne vit pas seulement de procédures et de normes. Il lui faut encore savoir ce qu’il est, d’où il vient et ce qu’il souhaite transmettre. Voilà une exigence que deux siècles de modernité n’ont pas abolie et que le XXIᵉ siècle pourrait bien rendre plus urgente encore.

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