Métallurgie et dépendance : la France fond-elle avec ses hauts-fourneaux ?

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Le métal français, écrit Benjamin Chalus, « ne s’évapore pas, on le fait fondre goutte à goutte ». La formule est excellente, parce qu’elle dit à la fois l’effacement silencieux de notre appareil productif et l’étrange résignation avec laquelle nous l’accompagnons. Une usine ferme, un four s’éteint, un savoir-faire disparaît : chaque événement semble isolé, presque anecdotique. Mis bout à bout, ils dessinent pourtant une abdication industrielle. Dans Métallurgie et dépendance, Benjamin Chalus ne parle pas depuis un cabinet ministériel, ni depuis l’un de ces bureaux bruxellois où l’on réglemente volontiers le monde réel sans trop se salir les manchettes. Ancien chaudronnier-soudeur devenu consultant en performance industrielle, il connaît l’atelier, la chaleur du métal, le poids des contraintes et la fragilité d’une chaîne de production. Cette expérience donne à son livre une densité particulière. Il ne théorise pas le déclin : il en observe chaque jour les effets.

Son constat est sévère. Entre la puissance américaine, qui assume sans complexe le protectionnisme, et la Chine, qui maîtrise ses approvisionnements, ses capacités de production et une large part des métaux stratégiques, l’Europe continue de se comporter comme si le commerce international était encore une aimable partie de whist entre gentlemen. Or les grandes puissances ont changé de jeu. Elles sécurisent les matières premières, subventionnent leurs industries, contrôlent leurs chaînes de valeur et utilisent les droits de douane comme des armes économiques.

Pendant ce temps, l’Europe empile les prescriptions. Chacune, prise séparément, peut paraître raisonnable : mécanisme carbone, normes environnementales, décarbonation accélérée, disparition programmée du moteur thermique. Mais leur addition forme un carcan. À force de vouloir fabriquer une industrie parfaitement vertueuse, on risque de ne plus avoir d’industrie du tout. L’acier, l’aluminium ou les terres rares dont nous avons besoin continueront d’être produits, bien entendu, mais ailleurs, souvent dans des conditions sociales et écologiques moins regardantes. Nous aurons ainsi délocalisé les fumées, les emplois et la souveraineté, tout en conservant l’exquise satisfaction d’avoir tenu nos objectifs administratifs.

C’est là le paradoxe central du livre. La transition énergétique, présentée comme une marche vers l’indépendance, exige des quantités considérables de cuivre, de nickel, de lithium, d’aluminium et de terres rares. Or l’Europe dépend précisément de l’étranger pour une part essentielle de ces ressources et, plus encore, pour leur transformation. Nous remplaçons donc une dépendance aux hydrocarbures par une dépendance aux métaux critiques, sans toujours prendre la précaution élémentaire de conserver les usines capables de les travailler.

Benjamin Chalus ne se contente pourtant pas de dresser le procès-verbal du désastre. Son essai est aussi un manifeste pour la puissance industrielle. Il rappelle qu’une nation ne peut durablement confier à d’autres la fabrication de ses automobiles, de ses machines, de ses infrastructures énergétiques ou de ses équipements de défense. La souveraineté n’est pas un concept destiné aux discours du 14 Juillet : elle commence dans les mines, les fonderies, les ateliers et les bureaux d’études.

Ce livre a les défauts de ses qualités. Il est engagé, parfois tranchant, peu porté sur les prudences de salon. Mais il pose la question que nos dirigeants contournent depuis trente ans : peut-on encore prétendre conduire une politique étrangère, énergétique ou militaire lorsque l’on ne maîtrise plus la matière dont sont faites nos ambitions ? À lire Benjamin Chalus, la réindustrialisation ne dépend pas d’un énième plan bardé d’acronymes. Elle exige d’abord que la France retrouve le goût de produire, de protéger et de décider.

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