⟵ Retour
Quand « l'ingérence intérieure » devient le nom savant de l'opposition.
EN DIRECT AVEC...
✍️ Par Propos recueillis par Yannick URRIEN
Laurent Lafon, Agnès Evren et Sylvie Robert ont accompli un travail considérable. Cent soixante pages, 56 recommandations, des dizaines d’auditions et cette gravité propre aux commissions du Sénat lorsqu’elles se penchent sur le sort de la République : il serait discourtois de traiter leur rapport d’un haussement d’épaules. Le diagnostic sur l’économie de l’information est souvent juste. Les plateformes captent l’attention, la publicité et les données ; elles rémunèrent volontiers l’outrance, parfois le mensonge, et laissent aux journaux la facture des enquêtes. Le rapport rappelle même fort justement que la désinformation prospère parce que le système récompense l’émotion davantage que la fiabilité.
Il contient donc plusieurs propositions raisonnables : identifier les faux comptes, lutter contre l’usurpation d’identité, contraindre les plateformes à davantage de transparence, protéger les droits des éditeurs, combattre les sites qui pillent automatiquement les articles et empêcher la publicité, y compris celle de l’État, de financer à son insu des officines de désinformation. Mais, au milieu de cet honorable mobilier, les rapporteurs ont glissé un meuble autrement inquiétant : un observatoire de la désinformation « d’origine interne », pendant de Viginum, chargé d’inciter les plateformes à modifier leurs algorithmes ou à « invisibiliser un utilisateur fautif » à l’approche des élections. Ils proposent aussi des retraits plus stricts de contenus, voire la suspension de certains algorithmes pendant la campagne présidentielle.
Arrêtons-nous un instant sur les mots. L’« ingérence intérieure » est une curieuse invention. Lorsqu’une puissance étrangère finance clandestinement des réseaux, utilise de faux comptes et organise une opération artificielle, massive et automatisée, il y a bien ingérence. Le rapport rappelle d’ailleurs que Viginum n’intervient qu’en présence de quatre critères cumulatifs, parmi lesquels l’origine étrangère, le caractère délibéré de la manœuvre et l’atteinte possible aux intérêts fondamentaux de la nation.
Mais lorsqu’un parti français, un journal français, une association française ou quelques citoyens français s’organisent pour contester le gouvernement, influencer l’opinion et peser sur une élection, cela porte depuis deux siècles un nom infiniment moins inquiétant : l’opposition. Naturellement, l’opposition exagère, simplifie, caricature et commet parfois des sottises. C’est regrettable, mais ce n’est pas nouveau. Les pamphlets de Paul-Louis Courier n’étaient pas des notes diplomatiques ; J’accuse n’était pas rédigé dans le ton d’un rapport de la Cour des comptes. Une démocratie ne se reconnaît pas au fait que chacun y dit vrai, mais au fait que nul pouvoir ne possède le monopole administratif du vrai.
Le rapport rend d’ailleurs lui-même hommage à la presse d’opinion. Il rappelle que le pluralisme français repose historiquement sur la coexistence de journaux aux lignes éditoriales différentes et qu’« assumer un point de vue » ne constitue pas une zone grise, mais un trait de la liberté de la presse protégée par la loi de 1881. Voilà une affirmation excellente. Mais elle s’accorde mal avec la perspective d’un observatoire chargé de décider, en pleine campagne électorale, quel utilisateur doit être rendu moins visible.
Qui nommera les observateurs ? Quelles associations les alimenteront ? Selon quels critères départagera-t-on l’erreur, le mensonge, l’opinion, la satire, l’hypothèse et l’information encore invérifiable ? Le rapport propose lui-même de définir juridiquement la désinformation, de la distinguer de la « malinformation » et de graduer les contenus entre risques faibles, élevés ou inacceptables. La belle affaire ! Nous voilà bientôt avec une administration des nuances de la vérité, des sous-directions de l’erreur excusable et, peut-être, un bureau des opinions insuffisamment conformes.