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Anne Brassié, ou l'art de transmettre quand le monde préfère oublier
LITTÉRATURE
✍️ Par Yannick URRIEN
Lettres à mes petites-filles, d’Anne Brassié, le titre pourrait faire craindre quelque album de souvenirs réservé au cercle domestique. Ce serait mal lire l’entreprise. En racontant à ses petites-filles l’histoire de leur famille, ses joies, ses blessures, ses fidélités et ses visages oubliés, Anne Brassié ne se livre pas à un exercice de nostalgie privée. Elle pose une question beaucoup plus vaste : que reste-t-il à transmettre à une jeunesse que l’on somme de se croire née d’elle-même ? Notre époque cultive l’amnésie avec un zèle de fonctionnaire. Elle soupçonne l’héritage, ricane devant les traditions, déconstruit les filiations et regarde la foi comme une vieille commode dont on ne saurait plus où ranger la clef. Elle répète aux jeunes qu’ils seront libres à condition de ne rien devoir à personne. C’est une étrange liberté, qui ressemble fort à la solitude.
Anne Brassié prend le parti inverse. Elle rappelle que l’homme ne commence pas avec lui-même. Il reçoit avant de choisir, hérite avant de transmettre, appartient avant de s’émanciper. Guillaume de Thieulloy, dans sa préface, formule cette idée avec vigueur : une civilisation qui ne transmet plus est une civilisation qui meurt. Il ne s’agit pas seulement de perdre quelques recettes, des photographies jaunies ou l’usage de certains dimanches. Ce sont des manières d’aimer, de souffrir, de croire et de se tenir dans l’existence qui disparaissent.
Voilà le cœur du livre. La famille y apparaît moins comme une institution administrative que comme une longue conversation entre les vivants et les morts. Anne Brassié travaille en archéologue affectueuse. Elle fait remonter les figures anciennes, rassemble les fragments, redonne une voix aux absents. Elle ne les transforme pas pour autant en saints de vitrail. Le passé, chez elle, conserve ses ombres, ses faiblesses et ses secrets. C’est heureux : les familles trop parfaites sentent généralement la photographie retouchée.
Cette lucidité donne au livre sa justesse. Transmettre ne consiste pas à enjoliver. Il faut dire les grandeurs et les défaillances, les joies comme les blessures. La vérité familiale n’abîme pas l’héritage ; elle le rend habitable. On ne forme pas des êtres solides à coups de légendes pieuses, mais en leur donnant des clefs pour comprendre d’où ils viennent.
Il y a aussi, dans ces lettres, une méditation très douce sur le temps. « On a si peu de temps pour s’aimer sur la terre », écrit Anne Brassié. Toute sa démarche tient dans cette phrase. Écrire devient une manière de retenir ce qui mérite de l’être, non pour immobiliser la vie, mais pour l’empêcher de se dissoudre dans l’oubli général. Les souvenirs sont ici un viatique. Ils ne détournent pas du présent ; ils donnent la force de l’affronter. La transmission, au fond, n’est pas une affaire de musée. Elle est un mouvement. Ce que nous avons reçu doit être repris, compris, parfois discuté, puis offert à ceux qui viennent. Les racines n’empêchent pas l’arbre de monter ; elles lui évitent seulement de tomber au premier vent. Voilà une vérité élémentaire, mais devenue presque subversive dans un monde où l’on arrache volontiers les fondations avant de s’étonner de voir les murs trembler.
Anne Brassié écrit simplement, directement, avec cette culture qui ne se donne pas en spectacle et cet humour qui empêche la gravité de devenir pesante. La foi chrétienne irrigue ces pages sans raideur. Elle donne à la mémoire une dimension spirituelle : transmettre, c’est accepter qu’une part de nous continue au-delà de nous, dans une parole, un geste, une fidélité reçue presque sans bruit. Lettres à mes petites-filles est donc bien davantage qu’un livre adressé à quelques jeunes filles aimées. C’est une leçon de liberté. Car l’enracinement, contrairement à ce que répètent les marchands d’individus interchangeables, ne réduit pas l’existence : il lui donne son axe. À l’heure où tant d’adultes n’osent plus transmettre de peur de paraître autoritaires, Anne Brassié accomplit un acte devenu rare : elle ose dire ce qu’elle a reçu, ce qu’elle croit et ce qu’elle espère. Ses petites-filles ont de la chance. Les lecteurs aussi.