Paul-François Paoli ou le dernier train pour le Paris des plumes.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Des romans ne racontent pas seulement une histoire, mais une époque. Avec La Tentation de Paris, Paul-François Paoli signe moins un simple roman d’apprentissage qu’une élégie pour un monde englouti : celui où Paris n’était pas encore une plateforme, un décor pour influenceurs ou une salle d’attente pour communicants, mais le cœur battant de la vie intellectuelle française. Le livre commence comme il se doit, presque à l’ancienne. Un jeune homme quitte sa province, Aix-en-Provence, avec sa valise, ses lectures, ses ambitions encore intactes. Frédéric Mattei, étudiant en philosophie d’origine corse, arrive à Paris au début des années 1980. Un poste de surveillant l’attend au lycée Henri-IV. Il y rencontre Simon, garçon brillant, solaire, inquiétant peut-être, de ceux qui semblent avoir décidé que la vie devait être une fête de l’esprit avant de devenir une épreuve. Tous deux rêvent de journalisme, de littérature, de journaux, de querelles, de signatures qui comptent. Bref, ils rêvent encore d’un monde où écrire pouvait être une manière d’entrer dans l’Histoire.

On songe évidemment à Balzac. Paoli ne s’en cache pas : derrière Frédéric et Simon passent les ombres de Lucien de Rubempré et de Rastignac. La capitale attire, éprouve, dévore. L’Impartial, journal incandescent dirigé par le flamboyant Jean-Denis Hébrard, pamphlétaire en guerre personnelle contre le président François Morand, devient pour ces jeunes ambitieux un théâtre d’initiation. On y croise des écrivains, des journalistes, des fous magnifiques, des vaniteux de talent, des femmes dangereuses, des mystiques, des académiciens, des voyous élégants. Tout un petit peuple parisien qui vivait de papier, de phrases, de dîners, de fidélités fragiles et de trahisons très bien formulées.

Ce qui donne sa saveur au roman, c’est que Paul-François Paoli connaît cette maison de l’intérieur. Journaliste, chroniqueur au Figaro Littéraire depuis plus de vingt ans, auteur d’une vingtaine d’ouvrages, il ne plaque pas sur son sujet une documentation extérieure : il écrit depuis la mémoire, depuis l’odeur des rédactions, depuis ce temps où la presse écrite gardait encore quelque chose de la littérature. Les journaux n’étaient pas seulement des entreprises de contenu. Ils étaient des lieux de caractère. On y entrait comme on entre en religion, ou en guerre.

Bien sûr, le lecteur averti s’amusera à reconnaître quelques silhouettes. Tel personnage rappelle Jean-Edern Hallier, tel autre Angelo Rinaldi, Jean d’Ormesson, Pierre Boutang ou Jean-François Kahn. Mais ce jeu des masques n’est pas l’essentiel. Le roman vaut d’abord par la mélancolie qu’il dégage. Paoli ne règle pas des comptes ; il compte les disparus. Il regarde s’éloigner une France où les écrivains irriguaient les journaux, où les querelles d’idées avaient encore du panache, où l’on pouvait se brouiller pour une phrase, une idée, une fidélité politique ou littéraire. C’était parfois injuste, cruel, théâtral, vaniteux. Mais c’était vivant.

Au fond, La Tentation de Paris raconte la fin d’une innocence. Celle de deux jeunes hommes persuadés que l’existence serait une longue potacherie intelligente, une conversation sans fin, une jeunesse prolongée par le talent. Puis viennent les renoncements, les compromis, les fatigues, les carrières qui se font et les âmes qui se défaisaient déjà. Frédéric deviendra chroniqueur dans un grand quotidien. Simon, lui, choisira l’effacement, comme si l’entrée dans l’âge mûr lui avait paru plus invivable que l’échec.

On aurait tort cependant de lire ce livre comme une simple plainte réactionnaire sur le thème du « c’était mieux avant ». Paoli est trop fin pour cela. Il sait que ce Paris-là avait ses impostures, ses violences, ses comédies, ses ridicules. Mais il sait aussi qu’un monde disparaît toujours deux fois : d’abord dans les faits, puis dans la mémoire. Son roman tente précisément de sauver cette mémoire-là, celle d’un Paris où l’on croyait encore que les idées pouvaient changer le cours d’une vie. Reste une belle figure, celle d’Umberto, double transparent d’Angelo Rinaldi, qui inscrit dans le livre une autre fidélité : celle à une France littéraire venue aussi des marges, de la Corse, de Bastia, de ces provinces qui montaient à Paris non pour s’y dissoudre, mais pour y faire entendre une voix singulière. Cette dimension donne au roman une profondeur supplémentaire. La capitale n’est pas seulement un décor. Elle est une tentation, une promesse, une blessure.

Pour lire ce numéro (Accès numérique)

Validez le formulaire ci-dessous

Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.

Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.