Quand l'intelligence artificielle fabrique des licornes avant même d'avoir vendu un produit.
LA NOUVELLE ÉCONOMIE INTERVIEW
Paul Hoffman : « Les investisseurs ne valorisent plus seulement les résultats, mais le pedigree des fondateurs »
Il y a encore quelques années, devenir une « licorne » - c’est-à-dire une entreprise privée valorisée au moins un milliard de dollars - supposait généralement d’avoir déjà fait ses preuves. Il fallait des clients, une croissance rapide, des revenus solides, parfois même une expansion internationale. Or, selon Paul Hoffman, analyste chez BestBrokers, cette logique est en train de changer à grande vitesse, sous l’effet de la nouvelle fièvre autour de l’intelligence artificielle. L’exemple le plus spectaculaire est celui de Prometheus, la start-up d’intelligence artificielle lancée discrètement par Jeff Bezos. Elle aurait levé 12 milliards de dollars sur la base d’une valorisation de 41 milliards de dollars, alors même qu’elle n’a pas encore commercialisé de produit. Pour Paul Hoffman, c’est l’un des signaux les plus clairs du moment : le capital-risque de 2026 finance autant l’ambition que les résultats démontrés.
Dans son étude, BestBrokers a analysé les données de Crunchbase, PitchBook et d’autres sources spécialisées afin de dresser le portrait des nouvelles licornes mondiales. Le constat est saisissant : depuis le début de l’année 2026, 137 start-up ont franchi le seuil symbolique du milliard de dollars de valorisation. Cela représente, en moyenne, 23 nouvelles licornes par mois. Rien qu’en juin, 17 entreprises ont rejoint ce club très fermé. Sans surprise, l’intelligence artificielle domine largement ce nouveau cycle. Le secteur a déjà produit 34 nouvelles licornes cette année, soit une sur quatre. Autrement dit, une start-up sur quatre à atteindre le milliard de dollars en 2026 travaille dans l’IA. Paul Hoffman insiste sur la vitesse du phénomène : certaines entreprises atteignent désormais des valorisations de plusieurs milliards quelques mois seulement après leur création. « L’aspect le plus frappant de cette nouvelle génération de licornes en 2026, c’est la vitesse à laquelle certaines y parviennent », explique Paul Hoffman. Il cite notamment Ineffable Intelligence, au Royaume-Uni, valorisée 5,1 milliards de dollars après une levée d’amorçage de 1,1 milliard de dollars, présentée comme la plus importante jamais réalisée en Europe à ce stade. Il mentionne aussi Ricursive Intelligence, qui aurait atteint 4 milliards de dollars de valorisation à peine deux mois après son lancement public.
Cette accélération traduit un changement profond dans la manière dont les investisseurs raisonnent. Paul Hoffman le résume ainsi : « C’est une rupture fondamentale avec les cycles précédents, où le statut de licorne était généralement la récompense de plusieurs années de croissance prouvée. Les investisseurs ne valorisent plus seulement la traction d’une entreprise ; ils valorisent le pedigree de ses fondateurs et la taille du marché qu’ils veulent conquérir. » Derrière l’IA, d’autres secteurs profitent de cette euphorie du capital-risque. La santé connectée et la robotique ont chacune vu naître 14 nouvelles licornes en 2026. Dans la HealthTech, MiRus, spécialiste américain des implants orthopédiques, atteint une valorisation de 4,4 milliards de dollars après un investissement stratégique de Boston Scientific. Dans la robotique, la Chine joue un rôle central, portée par la course aux robots humanoïdes et par les capitaux publics mobilisés par Pékin.
La FinTech reste également très présente, avec 11 nouvelles licornes cette année. Le secteur est tiré par les plateformes d’assurance et de crédit dopées à l’intelligence artificielle. Corgi, assureur américain « AI-native », figure ainsi parmi les nouveaux venus les mieux valorisés, à 2,6 milliards de dollars. La défense et les technologies de sécurité progressent elles aussi, dans un contexte de réarmement occidental. Des entreprises comme Allen Control Systems, Mach Industries ou l’allemand STARK illustrent cette montée en puissance. La géographie de ces nouvelles licornes confirme, elle aussi, la domination américaine. Sur les 137 entreprises concernées depuis janvier, 86 viennent des États-Unis, soit près des deux tiers du total mondial. La Chine arrive loin derrière avec 14 nouvelles licornes, suivie par le Royaume-Uni avec 9, l’Inde avec 6, l’Allemagne avec 5, puis le Canada, la Belgique et la France. La France compte deux nouvelles licornes dans ce classement, dont Advanced Machine Intelligence, AMI Labs, valorisée 3,5 milliards de dollars.
La question, désormais, est de savoir si cette flambée des valorisations annonce une nouvelle révolution industrielle ou une bulle comparable à celles que les marchés ont déjà connues. Car la promesse de l’intelligence artificielle est immense, mais le décalage entre les montants investis et les revenus réellement générés devient parfois vertigineux. C’est tout l’enjeu de cette génération 2026 : elle ne sera pas jugée seulement sur ses levées de fonds, mais sur sa capacité à transformer des promesses technologiques en activités durables. Paul Hoffman ne dit pas que tout cela est irrationnel. Il souligne plutôt que les règles du jeu ont changé. Les investisseurs ne regardent plus seulement ce qu’une entreprise vend aujourd’hui. Ils cherchent à acheter une place dans ce qu’ils imaginent être le prochain grand marché mondial. C’est précisément ce qui rend cette période fascinante, mais aussi dangereuse : jamais autant de milliards n’auront été misés aussi tôt sur des entreprises qui, pour certaines, n’ont encore presque rien démontré.
Validez le formulaire ci-dessous
Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.
Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.