Le monde s'enrichit, la France décroche : la grande leçon patrimoniale du rapport UBS

LE SIGNAL DE LA SEMAINE

✍️ Par Yannick URRIEN

Il y a des chiffres qui ont la force tranquille des grands basculements. La dernière édition du Global Wealth Report d’UBS en fait partie. En 2025, la richesse personnelle mondiale a progressé de 10,8 % en dollars, soit son rythme le plus rapide depuis 2017. Après les années de pandémie, d’inflation, de remontée des taux et de tensions géopolitiques, le capital mondial n’a donc pas seulement résisté : il a repris sa marche en avant. UBS souligne que cette hausse est portée à la fois par la vigueur des marchés financiers et par la progression des actifs non financiers. Mais le rapport insiste aussi sur un point essentiel : cette richesse nouvelle ne se répartit ni également entre les régions, ni équitablement entre les ménages.

Le monde devient plus riche, c’est incontestable. Mais il ne s’enrichit plus comme au temps des Trente Glorieuses, lorsque l’augmentation de la production, des salaires et du patrimoine semblait progresser dans un même mouvement. Aujourd’hui, la richesse va plus vite que l’économie réelle. Robert Karofsky, co-président d’UBS Global Wealth Management, le formule clairement : « La richesse mondiale a progressé pour la troisième année consécutive et à un rythme nettement plus soutenu, la richesse individuelle moyenne ayant augmenté à un taux largement supérieur à celui de la croissance économique mondiale. » Cette phrase est probablement la clé du rapport. Elle signifie que le patrimoine avance plus vite que le revenu, que le capital se revalorise plus vite que la production, et que l’investisseur international prend de l’avance sur l’épargnant immobile.

Les grands équilibres mondiaux confirment cette accélération. L’Amérique du Nord reste la zone la plus riche, avec une richesse moyenne par adulte de 660 000 dollars. L’Australie et la Nouvelle-Zélande approchent les 590 000 dollars. L’Europe occidentale dépasse 330 000 dollars. La Suisse conserve la première place mondiale avec 910 382 dollars de patrimoine moyen par adulte, devant les États-Unis et le Luxembourg. Le nombre de millionnaires en dollars a encore augmenté de 1,5 % en 2025, soit près d’un million de nouveaux millionnaires, plus de 2 600 par jour. Les États-Unis en ont créé plus de 440 000 à eux seuls. Cette prospérité mondiale mérite toutefois d’être lue avec une certaine prudence. La zone Europe, Moyen-Orient et Afrique affiche la plus forte croissance de la richesse, à 17,5 %, devant les Amériques à 8,5 % et l’Asie-Pacifique à 5,9 %. Mais UBS rappelle que ces écarts régionaux reflètent aussi les mouvements de change, notamment la dépréciation du dollar, qui amplifie mécaniquement la valeur en dollars des patrimoines situés hors des États-Unis. La richesse augmente donc réellement, mais sa mesure dépend aussi du thermomètre monétaire utilisé.

Iqbal Khan, co-président d’UBS Global Wealth Management, insiste de son côté sur la transformation profonde de cette richesse mondiale. Selon lui, « la richesse mondiale évolue rapidement », sous l’effet des « conditions économiques », du « changement technologique » et de « nouvelles sources d’opportunités sur les marchés ». Le propos est diplomatique, comme il se doit dans la communication d’une grande banque suisse. Mais il dit l’essentiel : les fortunes de demain seront de plus en plus liées à l’innovation, aux marchés financiers, à la mobilité internationale du capital et à la capacité de diversifier rapidement ses actifs. Dans ce monde-là, la simple détention d’un appartement, d’un livret réglementé et d’un contrat d’assurance-vie en euros ne suffira plus toujours à protéger un patrimoine.

C’est ici que la France entre dans le tableau, avec une situation beaucoup plus subtile qu’un simple slogan sur l’appauvrissement. Les Français ne sont pas pauvres. UBS classe encore la France parmi les grands pays patrimoniaux, avec un patrimoine moyen par adulte de 341 359 dollars et un patrimoine médian de 121 898 dollars. Le pays compte aussi plus de deux millions de millionnaires en dollars. Dans le classement médian, la France devance même nettement l’Allemagne, dont le patrimoine médian ressort à 53 485 dollars. Mais c’est précisément ce contraste qui doit alerter. La France reste riche en stock, mais elle s’affaiblit en dynamique. Elle demeure un pays de patrimoine accumulé, d’immobilier, d’héritage, d’épargne longue et de sécurité. Elle est beaucoup moins un pays de capital productif, d’actions, d’entreprises de croissance et de conquête financière. La France ne s’appauvrit donc pas comme un ménage qui verrait brutalement son compte bancaire se vider. Elle s’appauvrit plus lentement, plus insidieusement, par perte de vitesse relative, par excès de dette publique et par mauvaise transformation de son épargne en puissance économique.

Les données nationales confirment cette lecture. Selon l’Insee et la Banque de France, le patrimoine des ménages français a encore augmenté en 2024, mais très faiblement : +0,7 %, après +0,6 % en 2023, pour atteindre 14 953 milliards d’euros. Cette progression provient surtout du patrimoine financier, tandis que le patrimoine non financier est freiné par le recul de l’immobilier. Autrement dit, le vieux moteur patrimonial français, celui de la pierre, ne joue plus avec la même efficacité. Le signe le plus préoccupant vient de l’État. Le patrimoine net des administrations publiques françaises a encore diminué de 50 milliards d’euros en 2024, après un recul de 234 milliards en 2023. Il tombe à 690 milliards d’euros, soit seulement 3,5 % du patrimoine national. Voilà le paradoxe français : les ménages restent riches, mais l’État s’appauvrit. Et quand l’État s’appauvrit, il finit toujours par regarder vers les ménages, soit par l’impôt, soit par la dette, soit par l’inflation fiscale différée.

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