Un croquis d'un immeuble

Immobilier : quand la vente devient le symptôme d'une fragilité patrimoniale.

IMMOBILIER

✍️ Par Yannick URRIEN

On a longtemps résumé le marché immobilier à trois indicateurs : les prix, les taux et les volumes. C’était commode, mais incomplet. Le premier Observatoire des trajectoires immobilières de Nestenn introduit une lecture plus sociale du marché. Réalisée auprès de 1 161 acheteurs et vendeurs ayant réalisé une transaction au cours des douze derniers mois, cette étude montre que l’immobilier n’est pas seulement un actif patrimonial. Il est aussi le miroir des moments de vie : ascension, séparation, succession, contrainte financière, recomposition familiale ou recherche d’un cadre plus supportable.

Delphine Rouxel, présidente du groupe Nestenn, résume l’enjeu : « Nous avons voulu dépasser les indicateurs traditionnels que sont les prix, les volumes de transactions ou les délais de vente pour mieux comprendre qui sont les Français qui achètent ou qui vendent aujourd’hui, à quel moment de leur vie ils le font, dans quelles circonstances et avec quelles attentes. » Cette approche est précieuse, car elle rappelle une évidence souvent oubliée dans les analyses de marché : derrière chaque compromis de vente, il y a un ménage qui arbitre, renonce, transmet ou recommence. Le contraste entre acheteurs et vendeurs est particulièrement frappant. Côté acquéreurs, 73,7 % des achats relèvent d’un projet choisi. La première motivation n’est plus seulement l’arrivée d’un enfant, la mutation professionnelle ou le mariage, mais la qualité de vie. En clair, les Français achètent d’abord pour vivre mieux. Ils cherchent un logement plus adapté, un environnement plus agréable, une organisation quotidienne moins pesante. Comme l’analyse Delphine Rouxel, « ce qui prime, c’est la qualité de vie. Les Français connaissent déjà leur territoire, ils veulent simplement vivre mieux. »

Cette aspiration ne signifie pas pour autant un grand mouvement de déracinement. Près de la moitié des acquéreurs achètent à moins de 20 kilomètres de leur précédent logement, et plus d’un tiers restent dans leur commune ou dans une commune voisine. Le logement reste un marché de proximité, davantage gouverné par les bassins de vie que par les fantasmes de mobilité généralisée. Les longues mobilités existent, mais elles concernent surtout des étapes précises : retraite, rapprochement familial ou mutation professionnelle.

Côté vendeurs, le tableau est plus rude. Près de 65 % déclarent vendre à la suite d’un événement subi : séparation, succession, changement familial, logement devenu inadapté ou contrainte financière. La vente n’est alors plus le prolongement d’une stratégie patrimoniale ; elle devient une réponse à une rupture. « Les acheteurs sont dans un état d’esprit de construction. Les vendeurs, eux, traversent souvent une transition qu’ils n’ont pas choisie », souligne Delphine Rouxel. Le chiffre le plus révélateur est sans doute celui-ci : un vendeur sur huit redevient locataire après avoir vendu. Dans un pays où la propriété demeure un marqueur social puissant, ce basculement n’est pas neutre. Il dit la difficulté croissante à enchaîner une vente et un nouvel achat, notamment lorsque les prix restent élevés, que le crédit demeure sélectif et que l’apport disponible ne suffit plus à reconstituer une capacité d’acquisition. Les personnes seules et les familles monoparentales sont particulièrement exposées ; ces dernières sont trois fois plus représentées parmi les vendeurs redevenus locataires que dans l’ensemble de l’échantillon.

Cette réalité éclaire une partie du blocage actuel du marché. Beaucoup de propriétaires hésitent à vendre non par confort, mais par crainte de ne pas pouvoir racheter ensuite. Le marché immobilier français souffre donc autant d’un problème de prix que d’un problème de fluidité. Dans une économie patrimoniale normale, vendre devrait permettre de se repositionner. Or, pour une partie des ménages, vendre revient désormais à sortir temporairement, voire durablement, du statut de propriétaire.

L’étude rappelle aussi que l’achat est devenu un exercice de compromis. Près d’un acquéreur sur deux indique avoir renoncé à certains critères initiaux. Les concessions portent sur l’état du bien, le budget ou la localisation. Les acheteurs sont plus informés, plus exigeants, plus attentifs au diagnostic de performance énergétique et aux risques climatiques. Plus de huit sur dix consultent le DPE, près de 30 % en font un critère déterminant, et un quart a déjà renoncé à un bien pour cette raison. Pour les vendeurs, l’ajustement est parfois douloureux. Près d’un tiers déclarent avoir rencontré des difficultés lors de la commercialisation : manque de visites, marché atone, financement fragile des acheteurs ou prix initial trop ambitieux. Six vendeurs sur dix ont dû revoir leur prix à la baisse. Delphine Rouxel met ici en garde contre une pratique connue du métier : la surestimation destinée à obtenir un mandat. « Pour les vendeurs, c’est une pratique désastreuse », affirme-t-elle, car un bien mal positionné perd souvent son meilleur moment commercial, celui de sa mise sur le marché.

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