Intelligence Artistique

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Dans Intelligence Artistique, Solène Saint-Gilles et Jean-Philippe Zappa défendent une idée simple : la culture n’est pas un supplément d’âme, mais un outil de performance pour l’entreprise. On croyait le mot réservé aux salons, aux musées, aux bibliothèques et aux soirées d’opéra. Voilà que la culture revient par une porte inattendue : celle de l’entreprise. Non plus comme ornement, ni comme mécénat de prestige, ni comme lubie d’un patron amateur de peinture, mais comme instrument de transformation. C’est la thèse défendue par Solène Saint-Gilles et Jean-Philippe Zappa dans Intelligence Artistique : Comment transformer l’entreprise par la culture ?, publié aux Éditions Bloomtime.

Le titre lui-même est une provocation heureuse. Depuis deux ans, tout le monde ne parle que d’intelligence artificielle. Les directions générales, les consultants, les écoles de commerce et les responsables RH ont fait de l’IA le nouveau fétiche de la modernité. Les auteurs proposent de déplacer légèrement le regard. Et si, face à la machine qui accélère, calcule, produit et standardise, la vraie rareté de demain était ailleurs : dans la créativité, la nuance, l’empathie, l’émerveillement ? Solène Saint-Gilles le dit nettement : « L’intelligence artistique, c’est tout ce que la machine n’a pas : la créativité, l’empathie, la capacité d’émerveillement, la nuance. » Cette phrase résume le livre. L’enjeu n’est pas d’opposer l’homme à la technologie, ce serait vain, mais de rappeler que l’entreprise ne peut pas se réduire à des tableaux de bord, des process et des réponses générées en quelques secondes. La publicité, objectera-t-on, a toujours mis l’entreprise en relation avec la culture. Elle emprunte au cinéma, au dessin, à la musique, parfois même à la littérature. Mais Solène Saint-Gilles distingue deux mouvements. « La publicité se tourne vers l’extérieur, alors que nous proposons aux entreprises d’intégrer la culture au sein même de l’entreprise, c’est-à-dire auprès de leurs salariés. » La nuance est importante. Il ne s’agit plus seulement de séduire le client, mais de nourrir l’intelligence collective de ceux qui travaillent.

Ce retour de la culture au bureau peut prendre des formes très simples. Une œuvre dans un hall, un club de lecture, un musicien invité, un atelier de théâtre, une rencontre avec un artiste, une réflexion sur l’histoire d’une maison ou d’un métier. Rien qui impose d’acheter un Picasso ni de transformer une PME en fondation d’art contemporain. « Avoir des œuvres d’art dans un couloir suscite la créativité des salariés, permet d’échanger, de s’échapper, et renforce la cohésion », explique Solène Saint-Gilles. L’art devient ici un déclencheur de conversation, donc de lien, donc d’intelligence commune. Le propos est d’autant plus intéressant qu’il ne se présente pas comme un supplément moral, mais comme un outil de performance. Les auteurs veulent même développer un « ROI de la culture », autrement dit une manière de mesurer ce que l’investissement culturel peut rapporter à l’entreprise : créativité, cohésion, gestion du stress, capacité d’innovation, fidélisation des salariés. On peut sourire devant cette volonté de chiffrer l’inchiffrable. Mais, après tout, notre époque ne croit plus guère à ce qu’elle ne mesure pas. Il faut donc parfois parler la langue du temps pour sauver ce qui le dépasse.

Le livre prend aussi son sens dans le contexte de l’intelligence artificielle. Solène Saint-Gilles s’inquiète d’un affaiblissement du cheminement intellectuel. Lorsque la réponse arrive instantanément, l’effort de recherche, l’hésitation, la lente construction du raisonnement disparaissent. Or, dit-elle, « ce n’est pas le résultat qui compte, mais tout le cheminement de pensée ». Voilà une observation très juste. La culture générale, la vraie, n’est pas une accumulation de fiches. Elle est une manière de relier les idées, les siècles, les œuvres et les hommes. C’est ici que cette réflexion rejoint une intuition ancienne, presque classique. L’entreprise moderne redécouvre ce que les humanités savaient déjà : on ne forme pas seulement des compétences, on forme des esprits. Un salarié capable de lire, d’écouter, de douter, de formuler, de comparer, de ressentir et de contredire poliment sera toujours plus précieux qu’un exécutant docile. « Demain, on aura davantage envie d’avoir des salariés qui se singularisent, face à l’intelligence artificielle qui uniformise », avance Solène Saint-Gilles.

La pensée divergente, longtemps suspecte dans les organisations obsédées par l’alignement, pourrait donc redevenir une richesse. Encore faut-il l’encourager. La culture y contribue, parce qu’elle apprend la nuance. Un roman, une pièce de théâtre, une exposition ne délivrent pas toujours une réponse. Ils ouvrent un espace. Ils obligent à regarder autrement. Dans un monde professionnel saturé de consignes, de normes et de PowerPoint, ce n’est pas rien. Le passage sur le papier est également révélateur. Solène Saint-Gilles défend les livres physiques, l’agenda papier, la lenteur de la lecture. Elle cite une étude selon laquelle quelques minutes de lecture sur papier réduiraient fortement le stress. Peu importe, au fond, que l’on discute tel ou tel pourcentage. L’essentiel est ailleurs : le papier impose un rythme. Il arrache quelques instants au flux. Il restitue au salarié une présence à lui-même.

Cette « intelligence artistique » ne concerne pas seulement les grands groupes. Elle peut irriguer une entreprise locale, un restaurant qui expose un peintre, un artisan qui raconte son métier, une PME qui valorise son ancrage territorial. La culture devient alors un signe distinctif, une manière de ne pas être interchangeable. Dans une économie où tout se copie vite, l’identité devient un actif. Le mérite du livre est donc de rappeler une évidence oubliée : la culture n’est pas l’ennemie de l’économie. Elle en est parfois la condition profonde. Les grands entrepreneurs l’ont toujours su, des mécènes de la Renaissance aux industriels qui ont bâti des cités, des collections, des écoles ou des journaux. Ce qui change aujourd’hui, c’est que la culture n’est plus seulement convoquée pour le prestige du dirigeant. Elle est appelée à irriguer le travail lui-même. Au fond, Intelligence Artistique pose une question très actuelle : que restera-t-il de spécifiquement humain dans l’entreprise quand la machine saura produire, rédiger, analyser et conseiller ? La réponse de Solène Saint-Gilles et Jean-Philippe Zappa tient en peu de mots : la sensibilité, la nuance, l’imagination, la mémoire, l’émotion. C’est-à-dire tout ce que la culture travaille depuis des siècles, patiemment, loin du vacarme des modes.

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