Derrière la correction boursière du luxe français, le directeur général d'Exponens alerte sur une fragilité plus profonde : celle des ateliers, des PME familiales et des savoir-faire invisibles.
LE SIGNAL DE LA SEMAINE
Thierry Legrand : « Ce ne sont pas les grandes maisons qui sont en danger immédiat, mais les entreprises qui rendent leur excellence possible. »
L’investisseur regarde LVMH, Hermès ou Kering comme on regarde jadis les grandes compagnies de commerce : des navires puissants, capables de traverser les tempêtes grâce à la force de leurs marques, à leur distribution mondiale et à leur incomparable pouvoir de fixation des prix. Mais derrière ces maisons, il y a un autre monde, moins exposé, moins commenté, plus fragile aussi : celui des ateliers, des manufactures, des façonniers, des artisans et des PME familiales qui font tenir l’édifice. C’est précisément cet angle mort que met en lumière Thierry Legrand, directeur général du groupe Exponens, à l’occasion du rapport de la Fondation Concorde, « Industries du luxe : consolider l’excellence française ancrée dans ses territoires ». Son analyse intervient dans un moment particulier. Le secteur traverse une séquence boursière difficile : LVMH a fortement reculé depuis le début de l’année, Hermès n’échappe plus aux dégagements, Kering continue de payer ses difficultés de repositionnement. La guerre au Moyen-Orient, les tensions commerciales américaines, le ralentissement de la demande chinoise et la prudence du consommateur mondial ont brutalement rappelé que le luxe, malgré ses marges exceptionnelles, n’est pas entièrement hors cycle.
Mais, pour Thierry Legrand, l’essentiel n’est peut-être pas là. « Les enjeux de structuration, de transmission et de gestion des risques deviennent désormais centraux pour l’avenir de la filière », souligne-t-il. La formule mérite d’être méditée. Elle déplace le regard du compte de résultat des grands groupes vers la chaîne de valeur. Car la véritable question n’est pas seulement de savoir si les marges de LVMH ou d’Hermès vont résister à un trou d’air de la demande mondiale. Elle est de savoir si l’écosystème productif français, celui qui donne sa substance à ces marques, peut lui aussi absorber le choc. La France aime célébrer le luxe comme un instrument de soft power. À juste titre. Le rapport rappelle que le luxe français représente environ un quart du luxe mondial, réalise 86 % de son chiffre d’affaires à l’export et fait vivre directement ou indirectement près d’un million de personnes. Mais ce succès repose sur un tissu d’entreprises qui n’a pas toujours les moyens des grandes maisons. Thierry Legrand le résume avec une netteté presque brutale : « Ce ne sont pas les grandes maisons qui sont en danger immédiat. Ce sont les entreprises qui rendent leur excellence possible. »
Il y a dans cette remarque une vérité industrielle que la Bourse oublie souvent. Les grandes marques sont visibles, liquides, financées, internationalisées. Elles ont accès aux marchés, aux talents, aux conseils, aux assureurs, aux banques. Les ateliers, eux, vivent souvent dans une dépendance beaucoup plus étroite. Dépendance à quelques donneurs d’ordre, parfois un seul. Dépendance à des savoir-faire rares, portés par quelques compagnons. Dépendance à des matières premières spécifiques, à des normes techniques, à des cycles de commandes qui peuvent se retourner rapidement. Dans une période de ralentissement, ce sont eux qui encaissent les premières tensions de trésorerie. « Alors que le secteur fait face à une accumulation de tensions avec un ralentissement des marchés internationaux, une transformation technologique accélérée, des tensions de recrutement, une dépendance à certains fournisseurs critiques ou encore une montée des risques cyber, les enjeux de structuration, de transmission et de gestion des risques deviennent désormais centraux », observe Thierry Legrand. Il faut entendre le mot “structuration” dans son sens le plus concret. Il ne s’agit pas d’un slogan de consultant, mais d’un sujet de survie : gouvernance, succession, assurances, cybersécurité, financement, contrats, conformité, continuité d’activité.
Le rapport de la Fondation Concorde insiste d’ailleurs sur l’ancrage territorial du luxe français. La ganterie, la maroquinerie, la joaillerie, la dentelle, la porcelaine, les cristalleries, les métiers du cuir ou du textile ne sont pas des abstractions parisiennes. Ils vivent dans des bassins d’emploi, des ateliers, des territoires où la transmission compte autant que l’investissement. Une machine peut s’acheter. Un geste met parfois une génération à se former. C’est tout le problème des métiers d’art : ils ne se délocalisent pas aussi facilement qu’une ligne d’assemblage, mais ils peuvent disparaître faute de repreneur, faute d’apprentis, faute de reconnaissance économique. Thierry Legrand insiste sur ce point : l’avenir du luxe français ne se joue pas uniquement sur les marchés internationaux. Il se joue aussi dans la capacité des entreprises à préserver leurs savoir-faire tout en renforçant leur résilience. Autrement dit, l’excellence française ne sera pas sauvée par la seule puissance des marques. Elle devra être consolidée par une meilleure organisation des PME qui les nourrissent.
La question de la transmission est centrale. Beaucoup d’ateliers sont des entreprises familiales, construites autour d’un dirigeant, d’un maître artisan, parfois d’un couple fondateur. Leur valeur réelle ne figure pas entièrement au bilan. Elle est dans la main, dans l’œil, dans la mémoire des procédés, dans la relation ancienne avec une maison donneuse d’ordre, dans la réputation construite lentement. Lorsqu’une transmission échoue, ce n’est pas seulement une entreprise qui disparaît. C’est une portion de l’avantage compétitif français qui s’efface.
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