François Bousquet regarde ce que l'époque ne veut pas voir.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Avec « Sale Blanc », le directeur de la rédaction d’Éléments signe un essai polémique sur le racisme antiblanc, sujet que la conversation publique française préfère souvent tenir à distance. On peut contester son ton, discuter ses images, trouver parfois sa phrase trop chargée de colère ; mais il serait trop commode de l’écarter d’un revers de main, comme on range un objet gênant dans le tiroir des mauvaises pensées. François Bousquet ne prétend pas écrire un rapport administratif, encore moins un traité universitaire. Il compose un essai de combat, avec ses formules, ses témoins, ses charges et ses partis pris.

Son propos tient en une idée simple, mais hautement inflammable dans la France contemporaine : si le racisme est une faute morale, il ne peut être reconnu seulement lorsqu’il s’inscrit dans le récit autorisé de la domination. Dans la liturgie antiraciste dominante, écrit-il en substance, le Blanc peut être coupable, héritier, débiteur, privilégié ; il lui est beaucoup plus difficile d’être reconnu comme victime. C’est cette asymétrie que l’auteur entend dénoncer. Le livre donne ainsi la parole à des témoins, souvent issus de milieux populaires, qui racontent des insultes, des mises à l’écart, des humiliations scolaires ou des violences de quartier. Ce sont moins des scènes spectaculaires qu’un climat répété que François Bousquet veut faire apparaître. L’enfant blanc pauvre, explique-t-il, peut découvrir très tôt qu’il est assigné à une identité méprisable, sans que l’institution accepte toujours de qualifier ce qu’il subit. C’est là que l’essai touche un point sensible : la souffrance sociale n’est pas distribuée selon les catégories confortables des colloques.

On pourra reprocher à François Bousquet une écriture trop tranchante, presque impatiente. Il ne procède pas par précautions oratoires. Il préfère les formules qui claquent. Sa mécanique du « déni, délit, délire » résume, selon lui, la façon dont la société traite ce sujet : d’abord le phénomène n’existe pas ; puis, s’il existe, il ne faut pas le nommer ; enfin, celui qui le nomme devient suspect. La formule est polémique, mais elle saisit quelque chose de notre époque, où certains mots semblent moins jugés sur leur exactitude que sur leur conformité morale. Le passage consacré à la métaphore du coucou, cet oiseau qui installe son petit dans le nid d’autrui, fera évidemment grincer des dents. L’image est rude, discutable, dangereuse même si elle est lue sans nuance. Mais François Bousquet revendique cette brutalité allégorique, dans la tradition des fables où les animaux disent ce que les hommes ne veulent pas entendre. Le lecteur avisé n’est pas tenu d’adhérer à toutes les images d’un auteur pour reconnaître qu’elles visent un sentiment réel : celui d’une dépossession, ou du moins d’une inversion des légitimités, ressenti par une partie des classes populaires.

C’est peut-être là le point le plus intéressant du livre. « Sale Blanc » n’est pas seulement un livre sur la race, mot d’ailleurs toujours piégé. C’est aussi un livre sur les classes populaires abandonnées au réel pendant que les élites commentent le monde depuis des lieux protégés. Les beaux quartiers professent volontiers la mixité, mais leurs enfants fréquentent rarement les établissements où celle-ci se vit dans sa forme la plus brutale. Les discours généreux descendent d’en haut ; les conséquences, elles, se vivent en bas. Cette vieille loi sociale, que Tocqueville aurait comprise sans peine, traverse l’essai de Bousquet. Le multiculturalisme officiel est ici placé au banc des accusés. L’auteur lui reproche moins sa promesse que son hypocrisie : promettre l’harmonie tout en refusant de voir les tensions ; célébrer la diversité tout en interdisant à certains de dire qu’ils en paient le prix ; parler d’égalité tout en hiérarchisant les souffrances. C’est là que le livre devient politique au sens profond du terme. Il pose une question que l’on aurait tort de réserver aux marges : une société peut-elle tenir si elle interdit à une partie de ses enfants de nommer leur humiliation ? Naturellement, « Sale Blanc » choquera. Il sera caricaturé, souvent par ceux qui ne l’auront pas lu. C’est le sort ordinaire des ouvrages qui touchent un nerf. Mais il faut bien admettre que François Bousquet met le doigt sur une contradiction française. On proclame vouloir combattre tous les racismes, mais l’on hésite dès qu’un racisme ne correspond plus à la géographie morale attendue. Or la morale véritable ne choisit pas ses victimes selon leur utilité idéologique.

« Sale Blanc » de François Bousquet est publié par La Nouvelle Librairie.

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