Un croquis d'un immeuble

BCE : le crédit immobilier rattrapé par le retour du risque inflationniste.

IMMOBILIER

✍️ Par Yannick URRIEN

La hausse des taux de Francfort ne ferme pas brutalement le robinet du crédit, mais elle fragilise une reprise encore hésitante du marché immobilier. La Banque centrale européenne a relevé ses taux directeurs de 25 points de base, une première depuis septembre 2023. Le taux de dépôt, qui sert désormais de référence principale aux marchés, passe ainsi à 2,25 %. Le mouvement est modeste par son ampleur, mais il est considérable par le signal qu’il envoie. Après une longue période de stabilité, Francfort rappelle aux marchés que l’inflation reste son obsession première.

La décision n’est pas venue de nulle part. Le choc énergétique provoqué par la guerre au Moyen-Orient a ravivé les tensions sur les prix. L’inflation de la zone euro est remontée nettement au-dessus de la cible de 2 %, obligeant la BCE à reprendre la main. Dans l’esprit de Christine Lagarde et du Conseil des gouverneurs, il s’agit moins de casser l’activité que d’empêcher une nouvelle dérive des anticipations d’inflation. On retrouve ici la vieille leçon des années 1970 : une banque centrale peut tolérer un ralentissement, mais elle ne peut pas donner le sentiment qu’elle accepte le retour durable de l’inflation.

Pour les emprunteurs immobiliers français, la nouvelle est évidemment mauvaise. Depuis plusieurs mois, le marché commençait à respirer. Les banques avaient rouvert les dossiers, les taux de crédit s’étaient stabilisés, les acquéreurs revenaient prudemment. La production de crédits à l’habitat restait loin de l’euphorie des années d’argent gratuit, mais elle avait cessé de s’effondrer. En avril, elle s’établissait encore à 12 milliards d’euros, après 12,6 milliards en mars. Ce n’était pas une flambée, mais c’était une reprise. La hausse de la BCE arrive donc à un moment délicat. Julie Bachet, directrice générale de Vousfinancer, le résume clairement : « Cette remontée des taux directeurs de la Banque centrale européenne était inévitable et largement anticipée notamment par les banques, dont la plupart avaient fait le choix, malgré tout, de maintenir leurs taux de crédit stables en juin. Cette décision ne devrait donc pas provoquer de choc immédiat sur les barèmes. Mais elle enclenche un cycle de resserrement après un an de stabilité, avec des effets à attendre sur la capacité d’emprunt des ménages d’ici le second semestre 2026. »

C’est bien le cœur du sujet. Il ne faut pas imaginer une transmission mécanique et instantanée. Les taux des crédits immobiliers ne montent pas dès le lendemain d’une réunion de la BCE comme le prix de l’essence après un choc pétrolier. Les banques disposent de marges commerciales, d’objectifs de production et d’une appréciation fine de leur coût de refinancement. Mais le sens du vent a changé. Quand la BCE relève ses taux et que les emprunts d’État deviennent plus volatils, les banques finissent par réviser leurs barèmes. Or les établissements français ont encore envie de prêter. C’est peut-être le paradoxe de la situation. Après deux années de marché immobilier déprimé, ils ont besoin de reconstituer leur production de crédit. Le crédit immobilier reste pour eux un produit d’appel, un moyen de capter des clients solvables, de vendre de l’assurance emprunteur, des comptes courants, de l’épargne et des services patrimoniaux. On ne prête pas seulement pour gagner sur le prêt ; on prête aussi pour installer une relation bancaire de long terme.

Sandrine Allonier, porte-parole de Vousfinancer, souligne cette contradiction : « Cette hausse des taux de la BCE tombe au mauvais moment, dans une période clé pour les banques, et alors que la production de crédits ressort en baisse sur le mois d’avril. » En juin, beaucoup de banques ont donc choisi de conserver des taux attractifs. Certaines offres restent encore compétitives, autour de 3,10 % sur 20 ans et 3,20 % sur 25 ans pour les meilleurs profils, tandis que les taux moyens observés par les courtiers tournent autour de 3,30 % sur 15 ans, 3,50 % sur 20 ans et 3,60 % sur 25 ans. Ce sont des niveaux élevés si l’on garde en mémoire les années 2016-2021, mais ils ne sont pas historiquement extravagants. Le vrai problème tient au prix des logements, au niveau d’apport demandé, au coût de l’assurance et à la perte de pouvoir d’achat immobilier accumulée depuis la remontée des taux.

La difficulté est que l’équilibre est fragile. Une hausse de 20 ou 30 points de base peut suffire à faire sortir un ménage du marché. Sur 20 ou 25 ans, quelques dixièmes de point pèsent sur la mensualité, donc sur le taux d’endettement, donc sur la capacité d’emprunt. Le crédit immobilier est une mécanique de précision. Quand les revenus ne suivent pas, quand l’apport manque, quand les prix résistent, la moindre tension sur les taux produit immédiatement une sélection plus sévère. Le risque du second semestre est donc celui d’un marché à deux vitesses. Les bons dossiers continueront à obtenir du crédit : revenus stables, apport significatif, reste à vivre confortable, projet bien calibré. Les profils moyens, eux, pourraient se heurter à une double contrainte : des taux bancaires légèrement plus élevés et des règles d’octroi toujours rigoureuses. Quant aux ménages plus âgés ou aux dossiers intégrant une assurance coûteuse, ils restent exposés au plafond du taux d’usure.

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