Mathieu Bock-Côté, le pessimiste qui garde le goût du banquet.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Il y a des livres d’entretiens qui ressemblent à des salles d’attente : on y patiente poliment entre deux idées convenues. Celui que Mathieu Bock-Côté publie avec Laurent Dandrieu, Le Pessimiste joyeux, appartient à une tout autre espèce. On y entre comme dans une maison québécoise un soir d’hiver : le vent souffle dehors, mais la conversation crépite, la bibliothèque veille, et l’on devine bientôt que le maître des lieux n’a pas seulement des opinions, mais une âme. Le sociologue québécois, devenu en France une figure familière du débat conservateur, s’y raconte avec une franchise pudique. Il y est question de son enfance, de son père, de la littérature, du Québec, de la France, de la droite, de la foi, de l’amitié, et de cette hantise magnifique qui fonde toute sa pensée : la peur de voir disparaître une civilisation quand ceux qui l’ont reçue se lassent de la transmettre. Chez lui, le Québec n’est pas une province. C’est une blessure, une promesse, un morceau de France échoué en Amérique, cerné par l’immense océan anglo-saxon.

On comprend alors pourquoi Bock-Côté parle si bien aux Français. Il vient de ce lieu où l’identité n’est jamais allée de soi. Nous autres, vieux continentaux repus de nos cathédrales et de nos dictionnaires, avons longtemps cru que la France durerait par la seule inertie des pierres. Lui sait qu’une langue peut reculer, qu’un peuple peut se défaire, qu’un héritage peut mourir non sous les coups d’une armée ennemie, mais sous la tiédeur administrative, le divertissement, l’oubli et le sourire supérieur des modernes.

Laurent Dandrieu conduit l’entretien avec ce qu’il faut de mélancolie intelligente et de curiosité fraternelle. Il fait apparaître l’homme derrière le polémiste. Car Bock-Côté n’est pas seulement ce mousquetaire verbal que l’on voit à la télévision, costume impeccable et formule prompte à sortir du fourreau. Il est aussi un lecteur immense, un homme d’amitié, un gourmand de controverse, un conservateur qui ne confond pas la fidélité avec la naphtaline. Chez lui, Barrès peut croiser Tolkien, Raymond Aron converser avec Gandalf, et le gaullisme québécois se mêler aux joies très terrestres de la table. Voilà qui repose des doctrinaires maigres et des prophètes secs. Son grand adversaire demeure ce qu’il appelle le « régime diversitaire », cette idéologie qui prétend libérer l’homme en le déracinant, qui remplace les patries charnelles par des identités administratives, et qui traite l’héritage comme un soupçon. Bock-Côté n’a pas la naïveté de croire que les civilisations sont immortelles. Il a lu l’histoire. Rome aussi se croyait solide. Mais il refuse la posture confortable de ceux qui regardent s’effondrer la maison en expliquant que les gravats sont une chance.

La belle surprise du livre tient à son titre. Pessimiste, certes : il voit bien l’épuisement de la France, l’affaissement de la droite, la fatigue de l’Occident. Mais joyeux, parce qu’il n’a pas renoncé à la vie. Il croit encore aux fidélités, aux repas, aux amis, aux livres, au rire, à cette vieille gaîté française qui survit même dans les périodes les plus sombres. Le conservatisme, chez lui, n’est pas une cave humide où l’on pleure le passé. C’est une manière de tenir debout dans la tempête, en sachant d’où l’on vient.

On referme Le Pessimiste joyeux avec l’impression d’avoir fréquenté un esprit rare : ferme sans être sectaire, cultivé sans être pédant, inquiet sans être défaitiste. En un temps saturé de bavards, Mathieu Bock-Côté rappelle qu’une pensée véritable ne consiste pas à suivre le mouvement, mais à sauver ce qui mérite de l’être. Et, si possible, à le faire en bonne compagnie, autour d’une table convenable. Ce n’est pas seulement une philosophie politique. C’est déjà une civilisation.

Le Pessimiste joyeux, Mathieu Bock-Côté (entretiens avec Laurent Dandrieu), Fayard, 2026, 264 pages.

Pour lire ce numéro (Accès numérique)

Validez le formulaire ci-dessous

Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.

Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.