Actions européennes : le retour discret du vieux continent.

LE SIGNAL DE LA SEMAINE

✍️ Par Yannick URRIEN

Il y a des retournements de marché qui font du bruit, et d’autres qui s’installent presque en silence. Celui que décrit Kunal Shah, co-CEO de Goldman Sachs International et co-head mondial de FICC, appartient à la seconde catégorie.

Dans une tribune publiée le 29 mai 2026, le banquier souligne que les actions européennes vivent « l’une des histoires les plus convaincantes de la finance mondiale », alors même que le récit dominant voudrait que les investisseurs internationaux aient définitivement tourné leurs regards vers Wall Street, l’Asie ou les grands marchés technologiques américains. Le constat est d’autant plus intéressant qu’il ne vient pas d’un cénacle bruxellois ou d’un plaidoyer institutionnel européen, mais de Goldman Sachs, maison dont le thermomètre financier reste branché sur les grands flux mondiaux. Selon Kunal Shah, les investisseurs internationaux ont alloué en 2025 davantage de capitaux aux actions européennes que jamais auparavant.

Et, malgré l’incertitude géopolitique, ils continuent d’investir dans la région à des niveaux supérieurs à ceux observés au cours de la dernière décennie. Autrement dit, l’Europe, souvent décrite comme fatiguée, réglementée, lente, voire condamnée au rôle de musée économique, attire de nouveau l’argent long.

Cette évolution n’est pas anodine. Depuis quinze ans, rappelle l’auteur, les marchés actions européens ont été profondément transformés par la concurrence entre Bourses, plateformes de négociation, banques et mécanismes d’exécution. « Les spreads se sont resserrés, la qualité d’exécution s’est améliorée, les coûts de transaction pour les investisseurs finaux ont significativement baissé », observe-t-il en substance. C’est ici que le propos mérite attention : pour Shah, le problème européen n’est pas l’excès de concurrence ou de choix, mais au contraire l’insuffisance des capitaux domestiques mobilisés vers l’investissement productif. Il y a dans cette analyse une leçon ancienne. Les nations ne deviennent pas puissantes seulement par la qualité de leurs entreprises ou la beauté de leurs infrastructures. Elles le deviennent lorsqu’elles savent transformer leur épargne en capital, leur prudence en investissement, leur patrimoine en croissance. L’Europe continentale a longtemps privilégié la rente sûre, l’assurance-vie prudente, le dépôt bancaire, la pierre et l’État-providence. Les États-Unis, eux, ont fait de leurs fonds de pension et de leurs marchés financiers une formidable machine de capitalisation. C’est moins une différence de tempérament qu’un choix d’architecture.

Kunal Shah vise précisément ce point lorsqu’il explique que l’écart avec les États-Unis ne vient pas du fait que les investisseurs européens disposeraient de trop de choix dans la manière de négocier. Il vient de la faiblesse relative des « inputs » du marché européen : moins d’épargne longue investie en actions, moins de participation des particuliers, moins de profondeur dans certains segments, davantage de friction fiscale et réglementaire. L’Europe ne manque pas d’entreprises solides ; elle manque encore d’un grand système de financement à la hauteur de ses ambitions. Le banquier défend ainsi plusieurs réformes capables, selon lui, de transformer ce retour des capitaux en avantage durable : développement de la retraite par capitalisation, participation accrue des épargnants particuliers aux marchés, traitement fiscal plus favorable de l’investissement en actions, stabilité réglementaire, intégration des infrastructures de marché. Il insiste en particulier sur le futur « consolidated tape », attendu dans l’Union européenne en juillet 2026, qui doit offrir une vision unifiée et fiable de la liquidité européenne. Un tel outil pourrait rendre les cotations européennes plus lisibles, réduire l’asymétrie d’information et renforcer l’attractivité des places financières du continent.

L’enjeu est aussi technique, mais il n’est pas secondaire. Shah rappelle que les coûts de compensation et de règlement-livraison seraient 65 % plus élevés en Europe qu’aux États-Unis, selon l’AFME. Derrière cette statistique austère se cache une question essentielle : le morcellement européen coûte cher. Non pas parce qu’il existe plusieurs infrastructures, mais parce qu’elles ne dialoguent pas assez efficacement entre elles. L’auteur ne plaide donc pas pour une centralisation autoritaire, mais pour une meilleure interconnexion des chambres de compensation et des dépositaires centraux, afin de préserver la concurrence tout en réduisant les coûts. Le passage le plus politique de la tribune tient sans doute à son appel à la stabilité. Dans un monde où les capitaux sont mobiles, où les fonds souverains, les caisses de retraite et les grands gérants internationaux réévaluent sans cesse leurs allocations, la prévisibilité devient une matière première aussi importante que l’énergie ou la technologie. « Les investisseurs ont besoin de stabilité pour allouer du capital à long terme », écrit Kunal Shah, en évoquant des institutions stables, l’État de droit et une réglementation prévisible. C’est une vérité simple, mais que l’Europe oublie parfois dans son goût pour la réforme permanente.

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