⟵ Retour
Dernier recours : l'affaire Nahel, au-delà de la vidéo.
LITTÉRATURE
✍️ Par Yannick URRIEN
L’affaire Nahel fait partie de ces événements que tout le monde croit connaître. On a vu la vidéo. On se souvient de la voiture jaune, des deux policiers, du coup de feu, puis des nuits d’émeutes qui ont suivi. En quelques heures, le pays s’est divisé. Pour les uns, tout était évident : Nahel avait été tué injustement. Pour les autres, il fallait attendre l’enquête, comprendre le contexte, regarder ce qui s’était passé avant ces quelques secondes filmées. C’est tout l’intérêt du livre de William Molinié, Dernier recours – Enquête sur l’affaire Nahel, publié chez Mareuil. L’auteur, journaliste spécialiste des questions de police et de sécurité, ne cherche pas à refaire le procès. Il ne nie pas le drame : un jeune de 17 ans est mort. Il ne cherche pas non plus à transformer le policier en victime ou en héros. Il reprend le dossier, pas à pas, pour montrer que cette affaire est beaucoup plus complexe que le premier récit médiatique.
Son idée de départ est simple : une vidéo ne suffit pas à comprendre une affaire pénale. Elle montre un moment, mais pas tout ce qui l’a précédé. William Molinié revient donc sur le déroulement complet des faits : la voiture, le refus d’obtempérer, la course, l’arrêt dans la circulation, puis la phase d’interpellation. Il s’interroge aussi sur des points rarement abordés : comment un mineur sans permis s’est-il retrouvé au volant d’un véhicule puissant ? Quels risques les policiers pensaient-ils courir ? Que disent les expertises ? Le redémarrage de la voiture était-il volontaire ? Dans quel angle le tir a-t-il été effectué ? Le livre est intéressant parce qu’il remet du temps long dans une affaire jugée trop vite. Dans l’opinion, chacun avait déjà son avis. Pourtant, le dossier judiciaire a évolué. La qualification de meurtre a été abandonnée au profit de celle de violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner. La famille de Nahel conteste cette évolution. La défense du policier, elle, espère aller plus loin. Autrement dit, l’affaire n’est pas seulement médiatique : elle reste aussi judiciaire.
William Molinié raconte également les émeutes qui ont suivi. Là encore, il évite les explications trop faciles. Était-ce seulement une révolte après la mort de Nahel ? Ou bien l’événement a-t-il servi de déclencheur à une colère plus large, à des violences d’opportunité, à des pillages, à une forme de chaos social déjà prêt à exploser ? Le livre rappelle que les motivations des émeutiers étaient diverses, et que la mort du jeune homme n’explique pas tout. C’est sans doute là que l’ouvrage dépasse le simple fait divers. L’affaire Nahel pose une question très française : que demande-t-on à la police ? On veut qu’elle fasse respecter l’ordre, mais on la soupçonne dès qu’elle emploie la force. On réclame plus d’autorité, mais on supporte mal ses conséquences. On veut des policiers présents, actifs, efficaces, tout en leur demandant de prendre en quelques secondes des décisions que la société, elle, n’a pas su anticiper.
Ce livre ne convaincra pas tout le monde. Certains y verront un regard trop favorable au policier. D’autres y trouveront au contraire un travail utile, parce qu’il remet les faits au centre. Mais il a au moins une qualité : il oblige à sortir des slogans. Entre “la police tue” et “soutien total aux forces de l’ordre”, il existe un dossier, avec des expertises, des témoignages, des contradictions et des responsabilités multiples. Dernier recours est donc un livre nécessaire pour qui veut comprendre l’affaire autrement qu’à travers quelques images et beaucoup de commentaires. Il ne demande pas au lecteur de choisir un camp. Il lui demande simplement de regarder les faits de plus près. Et, dans une époque où l’on juge souvent avant de savoir, ce n’est déjà pas si mal.
« Dernier recours – Enquête sur l’affaire Nahel » de William Molinié est publié chez Mareuil Éditions.