Après l'encyclique Magnifica Humanitas, des dirigeants chrétiens veulent aider les décideurs à utiliser l'intelligence artificielle avec discernement.

LA NOUVELLE ÉCONOMIE INTERVIEW

✍️ Par Propos recueillis par Yannick URRIEN

Rerum Novairum : « Servir sa mission avec l’IA sans asservir les personnes »

L’intelligence artificielle n’est plus seulement un sujet de spécialistes. Elle entre dans les entreprises, les écoles, les hôpitaux, les administrations, les médias, les cabinets de conseil, les banques et les métiers industriels. Elle permet d’aller plus vite, de mieux traiter certaines données, de gagner du temps. Mais elle pose aussi des questions très concrètes : que devient le travail humain ? Qui prend vraiment les décisions ? Que fait-on des données ? Et jusqu’où peut-on automatiser sans perdre le sens de ce que l’on fait ?

C’est à ces questions que veut répondre l’initiative Rerum Novairum, lancée par plusieurs mouvements de dirigeants chrétiens, dont UNIAPAC, Espérance & Algorithmes, Les Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens, The Acton Institute ou encore UCID. Après la publication de l’encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV, consacrée à la dignité humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, ces organisations annoncent le déploiement d’un programme mondial de discernement en ligne, disponible en 5 langues. Le réseau revendique plus de 45 000 dirigeants chrétiens impliqués à travers ses partenaires, sur les 5 continents.

Leur idée est simple : aider les responsables économiques à ne pas utiliser l’IA uniquement comme un outil de productivité ou de réduction des coûts. Les responsables de Rerum Novairum le disent clairement : « Notre objectif n’est pas d’ajouter un nouveau manifeste, mais de fournir aux décideurs les outils nécessaires pour discerner comment servir leur mission avec l’IA sans asservir les personnes. » Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de parler de principes. Il s’agit d’aider les dirigeants à prendre de bonnes décisions dans leur entreprise, dans leur métier, avec leurs équipes. Le mot important est « discerner ». Cela veut dire regarder chaque usage de l’IA en se posant les bonnes questions. Est-ce que cet outil aide vraiment les salariés ? Est-ce qu’il améliore le service rendu ? Est-ce qu’il respecte les personnes ? Est-ce qu’il risque de supprimer des tâches sans accompagner ceux qui les faisaient ? Est-ce qu’il rend les décisions plus justes, ou seulement plus rapides ? C’est ce type de réflexion que le programme veut mettre entre les mains des dirigeants.

L’encyclique Magnifica Humanitas sert de cadre à cette démarche. Le pape Léon XIV y explique que la technologie n’est pas un mal en soi. Mais il rappelle aussi qu’elle n’est jamais neutre. Elle dépend de ceux qui la conçoivent, qui la financent, qui la contrôlent et qui l’utilisent. C’est une idée très concrète pour les entreprises : un même outil d’IA peut servir à mieux former des salariés, ou à les surveiller davantage. Il peut aider un médecin, ou remplacer trop vite une décision humaine. Il peut simplifier une démarche administrative, ou créer une machine froide qui ne tient plus compte des situations particulières. Rerum Novairum présente ce moment comme une sorte de nouveau tournant social. L’analogie est faite avec Rerum novarum, l’encyclique de Léon XIII publiée en 1891, qui répondait aux grands bouleversements de la révolution industrielle. À l’époque, il fallait réfléchir au salariat, aux conditions de travail, au rôle du capital et à la protection des ouvriers. Aujourd’hui, la question se pose à nouveau, mais avec d’autres outils : algorithmes, données, automatisation, plateformes, IA générative. Le problème de fond reste le même : comment faire en sorte que le progrès technique serve l’homme, au lieu de l’écraser ?

C’est surtout dans le monde du travail que le sujet devient très concret. L’IA peut faire gagner beaucoup de temps. Elle peut rédiger, classer, analyser, traduire, programmer, détecter des anomalies, préparer des décisions. Mais elle peut aussi réduire certains métiers à des tâches secondaires, dévaloriser l’expérience, accélérer les cadences ou renforcer la surveillance. Le pape Léon XIV rappelle que les nouvelles façons de travailler ne sont pas forcément meilleures si elles ne respectent pas la personne. Cette phrase parle directement aux chefs d’entreprise : moderniser ne veut pas dire déshumaniser.

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