La police, ou le grand désarroi de la maison Poulaga.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Il y a des livres que l’on lit pour apprendre, d’autres pour confirmer ce que l’on pressentait déjà. La Face obscure de la police, de Jean-Pierre Colombiès, appartient plutôt à la seconde catégorie. Non que l’ouvrage soit inutile, bien au contraire. Mais il met des mots, avec une liberté de ton assez rare, sur une inquiétude diffuse : celle d’une institution policière qui semble, depuis des années, avoir perdu une partie de sa boussole. L’auteur n’est pas un observateur de salon. Ancien inspecteur puis commandant de la police nationale, passé notamment par les stupéfiants, les affaires criminelles et le syndicalisme policier, Jean-Pierre Colombiès connaît la maison de l’intérieur. C’est ce qui donne à son livre son intérêt principal : il ne parle pas seulement de la police comme d’un sujet politique, médiatique ou sociologique, mais comme d’un corps qu’il a pratiqué, aimé sans doute, et dont il décrit aujourd’hui les fissures avec une forme de colère froide.

Le constat est sévère. La lutte contre le narcotrafic serait trop souvent devenue une affaire de communication. Les grandes opérations spectaculaires, les cités bouclées, les renforts massifs exhibés devant les caméras, relèveraient davantage du théâtre d’État que de la stratégie de long terme. Colombiès plaide au contraire pour le retour d’une police qui connaît son terrain, ses habitants, ses commerçants, ses familles, ses honnêtes gens qui se lèvent tôt et subissent chaque jour la loi des trafiquants. Autrement dit, une police qui protège avant de produire des images. Le livre est aussi une charge contre la tyrannie du chiffre. Cette maladie administrative, bien française, consiste à croire qu’un tableau Excel vaut une politique publique. Interpeller beaucoup, verbaliser beaucoup, afficher beaucoup : encore faut-il savoir pourquoi, avec quels résultats, et au bénéfice de qui. Colombiès décrit une institution parfois poussée à faire du volume plutôt qu’à faire du travail utile. Le citoyen ordinaire, celui qui attend simplement que la loi soit appliquée, finit par se perdre dans cette mécanique.

Plus dérangeant encore, l’auteur évoque les réseaux, les protections internes, les promotions discutables, les agents déviants que l’institution aurait parfois du mal à sanctionner. Le propos est frontal, parfois brutal, mais il a le mérite de poser une question essentielle : comment restaurer l’autorité de la police si la police elle-même ne parvient plus toujours à inspirer confiance, y compris à ses propres serviteurs ? On pourra trouver Colombiès excessif. Son ton, sa verve, son goût de la formule peuvent agacer. Mais il serait trop facile de réduire ce livre à un pamphlet. Il y a derrière ces pages une vraie nostalgie d’un métier mieux tenu, mieux formé, plus respecté, plus enraciné. Lorsqu’il dénonce le recul de la formation judiciaire, le niveau parfois préoccupant des recrutements, ou la difficulté à attirer les jeunes policiers vers les enquêtes de fond, il ne fait pas seulement le procès d’une corporation : il décrit l’affaiblissement d’un pilier républicain.

La Face obscure de la police n’est donc pas un livre contre les policiers. C’est même, au fond, un livre pour ceux qui croient encore à la nécessité d’une police forte, professionnelle, présente, respectée, mais aussi responsable. Une police qui ne soit ni le bras armé d’une communication politique, ni une administration obsédée par ses statistiques, ni une puissance locale livrée aux arrangements. Une police au service du pays réel. C’est peut-être cela, finalement, qui rend ce livre utile : il rappelle qu’un État qui ne protège plus correctement ses citoyens finit toujours par perdre leur confiance. Et qu’une police abîmée, mal dirigée ou mal comprise, n’est pas seulement un problème pour les policiers. C’est un problème pour toute la nation.

« La face obscure de la Police » de Jean-Pierre Colombiès est publié chez Max Milo.

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