Un croquis d'un immeuble

Inondations : quand le risque climatique transforme l'agent immobilier en gestionnaire de crise patrimoniale.

IMMOBILIER

✍️ Par Yannick URRIEN

Il y eut longtemps, dans l’esprit français, cette idée rassurante que la catastrophe naturelle relevait de l’exception. Une crue, une tempête, une sécheresse : autant d’événements graves, mais ponctuels, que la solidarité nationale, les assureurs et les collectivités finiraient par absorber. Cette époque s’éloigne. Le rapport publié le 27 avril 2026 par la Cour des comptes sur l’assurance des catastrophes naturelles dit, en termes administratifs, une réalité économique autrement plus brutale : le régime CatNat, créé en 1982, entre dans une zone de tension durable sous l’effet du changement climatique. La Caisse centrale de réassurance estime qu’à l’horizon 2050 le coût des sinistres pourrait progresser de 47 % à 85 % selon les scénarios climatiques.

Ce n’est pas un sujet marginal pour le marché immobilier. C’est même l’un de ses futurs grands déterminants. Le régime CatNat a couvert, depuis sa création, plusieurs millions de sinistres et plus de 50 milliards d’euros de dommages. En 2024, il a pris en charge 2,1 milliards d’euros de dommages, tandis que les primes encaissées s’élevaient à 2,2 milliards d’euros, selon les éléments repris par L’Adresse à partir de l’analyse de la Cour des comptes. Le signal est clair : lorsque les cotisations frôlent déjà les indemnisations, la soutenabilité du modèle devient une question de place publique.

Or l’immobilier est précisément le lieu où ce risque abstrait devient concret. Un logement inondé, ce n’est pas seulement une ligne dans un rapport d’assurance. C’est un bail suspendu, un propriétaire privé de revenus, un locataire à reloger, une transaction ralentie, un compromis à sécuriser, une valeur patrimoniale soudain interrogée. Le climat n’est plus seulement une affaire d’ingénieurs ou d’écologues. Il devient un sujet de notaire, de banquier, d’assureur, de gestionnaire locatif et d’agent immobilier. L’exemple des crues de la Maine, en février 2026, illustre cette bascule. Plusieurs communes du Maine-et-Loire ont été touchées, notamment autour d’Angers, et l’état de catastrophe naturelle a été reconnu par arrêtés des 24 février et 3 mars 2026 pour de nombreuses communes concernées par les inondations et coulées de boue. Deux mois après l’événement, la mécanique administrative n’avait pas effacé la réalité des caves inondées, des murs à sécher, des expertises à attendre et des familles à accompagner.

C’est ici qu’apparaît le rôle nouveau de l’agent immobilier. Dans un communiqué de L’Adresse, Sébastien Blanvillain, directeur général de L’Adresse Anjou Maine, qui compte plus de 25 agences dans la région, résume avec justesse cette évolution du métier : « Depuis les inondations de mi-février, nous gérons simultanément des locataires qui ont dû quitter leur logement et souhaitent se reloger, des propriétaires qui ne sont pas forcément indemnisés, et des vendeurs qui peinent à avancer dans leurs transactions en raison des craintes des acheteurs potentiels. Dans ces situations exceptionnelles, nous devenons un point de contact entre les propriétaires et locataires et un tiers de confiance essentiel. » La formule mérite que l’on s’y arrête. « Tiers de confiance » : l’expression est devenue courante dans l’économie numérique, mais elle prend ici un sens très matériel. L’agent immobilier connaît le bien, le bail, le propriétaire, le locataire, parfois l’historique du quartier et les contraintes de la zone. Il n’indemnise pas, il ne remplace pas l’expert d’assurance, il ne décide pas de l’état de catastrophe naturelle. Mais il devient celui qui organise, traduit et hiérarchise les démarches dans un moment où les sinistrés sont souvent désorientés.

Pour le locataire, l’enjeu est d’abord pratique et juridique. Lorsque le logement est rendu partiellement ou totalement inhabitable, la question du loyer se pose immédiatement. Le paiement peut être suspendu ou réduit selon la situation, mais encore faut-il le formaliser correctement avec le bailleur. « Informer un locataire sur ses droits, lui trouver parfois un autre logement, se coordonner avec le propriétaire bailleur, orienter vers les bons interlocuteurs, suivre les dossiers en attente d’expertise », énumère Sébastien Blanvillain. Derrière cette liste se dessine un métier de crise : reloger, expliquer, relancer, éviter que l’urgence humaine ne se transforme en contentieux.

Pour le propriétaire bailleur, la difficulté est d’une autre nature. Il supporte à la fois la dégradation du bien, l’incertitude sur les travaux, la possible perte de loyers et la découverte parfois tardive des limites de son contrat d’assurance. L’assurance propriétaire non occupant peut couvrir les pertes locatives ou certains travaux, mais tout dépend des garanties souscrites, des plafonds et des exclusions. « Certains propriétaires ont découvert les limites de leur assurance au pire moment », observe Sébastien Blanvillain. La remarque vaut avertissement pour tous les investisseurs immobiliers : l’analyse du rendement locatif ne peut plus se limiter au prix d’achat, au loyer attendu et à la fiscalité. Elle doit intégrer la qualité assurantielle du bien et son exposition climatique.

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