Alexandre Devecchio, ou la banlieue racontée par ceux qu'on n'écoute jamais.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Avec Nous vivions côte à côte, publié chez Fayard, Alexandre Devecchio ne livre pas seulement un récit personnel : il signe une autobiographie politique de la banlieue française. Le journaliste du Figaro aurait pu choisir le ton froid de l’essayiste ou la posture commode du procureur. Il choisit une voie plus intéressante : celle du témoin. Né en Seine-Saint-Denis, petit-fils d’immigrés italiens et portugais, enfant d’une famille de classe moyenne laborieuse, il raconte un monde que l’on a longtemps résumé par des slogans. La banlieue de son enfance n’était pas un paradis perdu. Elle connaissait déjà les tensions, les violences, les humiliations ordinaires. Mais elle conservait encore une forme de coexistence. On ne s’aimait pas forcément, mais l’on pouvait vivre à proximité. C’est ce que dit le titre, très juste : nous vivions côte à côte. Pas encore face à face.

La force du livre est là. Devecchio ne parle pas de la banlieue depuis un plateau de télévision, un amphithéâtre de sociologie ou une note administrative. Il parle depuis la maison familiale, le pavillon acheté à force de travail, le lycée traversé avec inquiétude, les trajets où l’on apprend très tôt qu’une rue peut devenir frontière. Il raconte cette France des pavillons, des pères commerçants, des mères inquiètes, des enfants que l’on pousse à travailler pour s’en sortir. Une France modeste, enracinée, souvent méprisée par les élégances progressistes, qui la soupçonnent volontiers de fermeture lorsqu’elle demande simplement la tranquillité. Ce livre est aussi un rappel utile : la France populaire des banlieues ne se réduit pas aux grands ensembles ni aux clichés télévisuels. Il y eut, et il y a encore, ces zones intermédiaires, faites de petites maisons, de jardins étroits, de garages, de commerces de proximité, de familles qui ne demandent ni privilèges ni compassion, mais seulement la sécurité, l’école et le respect. C’est cette France-là que l’auteur entend faire sortir de l’angle mort. Non la France des beaux quartiers, non celle des grands discours, mais celle qui s’est longtemps tue parce qu’elle avait appris à ne pas se plaindre.

Le passage le plus éclairant du livre tient peut-être dans cette comparaison entre trois générations : celle des grands-parents venus pour s’assimiler, celle des parents qui ont cru à l’intégration, et celle de l’auteur, confrontée à ce qu’il appelle la désassimilation. Le mot est dur, mais il frappe juste. Il dit le basculement d’un modèle français qui ne sait plus très bien ce qu’il propose, ni même s’il a encore le droit de le proposer. L’école, jadis instrument d’élévation, devient trop souvent le théâtre d’une autorité défaite. La culture commune recule. À sa place s’installent l’assignation identitaire, le ressentiment, la concurrence des mémoires et parfois l’islamisme social, plus efficace encore lorsqu’il n’a pas besoin de se déclarer. Il y a, dans ces pages, une colère contenue. Elle ne vient pas d’un caprice idéologique, mais d’une blessure de fidélité. Devecchio aime la France comme l’aiment souvent les enfants de l’assimilation réussie : avec gratitude, presque avec ferveur. Il sait ce qu’il lui doit. Le cinéma, la littérature, l’histoire, les professeurs, les concours, la méritocratie : tout cela compose chez lui une sorte de roman national intime. À cet égard, son livre est l’exact contraire de la plainte devenue genre littéraire. Il ne demande pas réparation ; il demande que l’on cesse de mentir.

L’un des mérites du récit est également de restituer le rôle des œuvres dans une éducation populaire qui ne disait pas son nom. Les films d’aventure, les grands péplums, les romans, l’histoire de France ou d’ailleurs ont nourri chez lui une imagination de conquête. On sourira peut-être de cette formation par le cinéma américain et les classiques familiaux, mais elle vaut bien des catéchismes sociologiques. Dans une époque qui confond trop souvent culture et assignation, Devecchio rappelle qu’un enfant de banlieue peut être sauvé par Indiana Jones, par David Lean, par la littérature, par un professeur exigeant, par une bibliothèque ouverte au bon moment. La distinction entre les honnêtes gens oubliés et les voyous qui les terrorisent donne au récit sa puissance, mais aussi sa limite. La réalité sociale est rarement aussi purement distribuée. Il existe aussi des familles musulmanes paisibles, des croyants attachés à la France, des habitants qui refusent ensemble le séparatisme et la loi des bandes. On aurait aimé que le livre leur accorde davantage de place, non pour affaiblir son propos, mais pour mieux montrer que la bataille n’oppose pas mécaniquement des origines ou des religions, mais deux visions de la civilisation commune.

L’auteur rappelle une chose essentielle : les victimes ordinaires des violences de banlieue ont été peu pleurées. Elles n’entraient pas dans le récit dominant. Elles n’offraient pas la bonne dramaturgie politique. Le livre leur rend un nom, une mémoire, une dignité. C’est peut-être là son geste le plus fort. Derrière les statistiques, il y a des existences brisées ; derrière les discours sur le « vivre-ensemble », des familles qui déménagent ; derrière les mots abstraits, la peur concrète d’un enfant qui change de trottoir. Il faut lire ce livre aussi comme une réponse au mépris. Mépris des élites pour les classes moyennes modestes. Mépris des commentateurs pour les habitants qui votent mal. Mépris d’une partie de la gauche culturelle pour ces pavillons qu’elle juge laids, ces familles qu’elle croit fermées, ces Français qu’elle accuse de crispation alors qu’ils expriment d’abord une inquiétude existentielle. Devecchio ne cherche pas à enjoliver ce monde. Il en connaît les rudesses, les réflexes, les colères. Mais il lui rend ce que l’époque lui refuse si souvent : une épaisseur humaine.

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