Énergie : le grand découplage des marchés.

LE SIGNAL DE LA SEMAINE

✍️ Par Yannick URRIEN

Il y a des semaines où les marchés de l’énergie ressemblent moins à une courbe de prix qu’à une leçon d’économie politique. Celle que décrivent les experts d’OMNEGY en fait partie. Trois marchés, trois directions : le pétrole s’envole puis rechute au rythme de la diplomatie ; le gaz demeure étonnamment calme ; l’électricité s’effondre sous l’effet du solaire et d’une météo clémente. Dans ce paysage disloqué, une idée domine : l’énergie n’est plus un bloc homogène. Elle est devenue un échiquier où la géopolitique, la saisonnalité, les infrastructures et les arbitrages industriels jouent chacun leur partie. Les experts du cabinet français de conseil en énergie résument la situation d’une formule très juste : « Cette déconnexion inédite entre les commodités résume la tension entre géopolitique et fondamentaux estivaux. » Tout est là. Le pétrole obéit à la crise du détroit d’Ormuz et aux déclarations de Donald Trump. Le gaz, lui, regarde les stocks européens. L’électricité, enfin, subit la loi très concrète du soleil, des températures douces et d’une demande comprimée.

Le Brent a incarné cette nervosité presque théâtrale. Après que Donald Trump a déclaré vouloir maintenir le blocus naval américain jusqu’à ce que l’Iran accepte un accord nucléaire, les cours ont bondi de 6% en séance, à 118 dollars le baril, avant de toucher brièvement 126 dollars jeudi, un plus haut de quatre ans. Puis, vendredi, une proposition de paix iranienne transmise par la médiation pakistanaise a ramené le brut vers 108 dollars. Une telle amplitude en quelques heures dit tout de la fragilité du moment. OMNEGY souligne que le Brent ne réagit « désormais quasiment plus qu’au narratif du détroit d’Ormuz ». Même un événement aussi structurant que l’annonce du retrait des Émirats arabes unis de l’OPEP et de l’OPEP+, effectif au 1er mai, n’a provoqué qu’un repli éphémère de 2 à 3%, très vite effacé par la prime de risque géopolitique. Abu Dhabi, troisième producteur du cartel, contestait depuis des années un plafond de production jugé trop contraignant. Mais la liberté de produire davantage ne vaut pas grand-chose lorsque les routes d’exportation sont bloquées.

C’est ici que l’on retrouve une vieille vérité que les marchés oublient souvent : le pétrole est une marchandise physique avant d’être un actif financier. On peut multiplier les contrats à terme, les couvertures et les anticipations, mais un baril doit toujours sortir d’un champ, rejoindre un terminal, être chargé sur un navire, traverser une mer, puis être raffiné. La fermeture d’Ormuz remet brutalement la géographie au centre de la finance. Selon les estimations reprises par OMNEGY, 600 à 700 millions de barils de production auraient déjà été perdus depuis le début du conflit.

Le gaz, pourtant, ne suit pas la même trajectoire. C’est l’un des enseignements les plus intéressants de cette note. Les prix du gaz pour juin 2026 progressent de 2,9%, à 45,47 euros/MWh, tandis que les prix pour 2027 restent quasi stables, à 36,50 euros/MWh, et que 2028 recule même à 27,49 euros/MWh. Pour OMNEGY, « les fondamentaux l’emportent ». La formule est importante. Elle signifie que le marché du gaz, contrairement au pétrole, reste dominé par les stocks, les flux de GNL, les températures et la saison d’injection. L’Europe a ainsi porté ses stocks à 33% de remplissage, soit 373 TWh, avec une progression de 23 TWh en une semaine. La France atteint 32,7%, à 41 TWh. Le GNL réceptionné en Europe remonte à 4,36 TWh par jour, contre 3,77 précédemment, compensant en partie la baisse des flux norvégiens. Dans le même temps, les températures demeurent supérieures de 3,4°C aux normales. Le marché gazier ne nie pas le risque géopolitique ; il considère simplement que, pour l’instant, les fondamentaux saisonniers suffisent à l’amortir.

L’électricité va plus loin encore dans le décrochage. Le contrat de juin chute de 23% en cinq séances, à 22,97 euros/MWh, contre 29,84 auparavant. Les prix 2027 reculent également, à 53,44 euros/MWh, tandis que 2028 reste presque stable. Cette baisse spectaculaire s’explique par un alignement favorable rarement aussi net : production solaire très forte en Europe du Sud, températures douces, demande contenue et disponibilité nucléaire française solide, à 46,3 GW. Ce mouvement rappelle que l’électricité est le plus local, le plus instantané et parfois le plus impitoyable des marchés énergétiques. Lorsque le soleil produit massivement, que les climatiseurs ne tournent pas encore à plein régime et que le parc nucléaire répond présent, les prix spot peuvent se détendre avec une violence comparable à celle d’un krach. Là encore, OMNEGY insiste sur les « fondamentaux estivaux exceptionnellement favorables ». La géopolitique inquiète les contrats longs, mais le court terme reste écrasé par la production réelle.

Le carbone, lui, reste presque immobile. Les quotas de CO2 pour décembre 2026 reculent de 1,5%, à 73,80 euros la tonne. Le marché évolue depuis deux semaines dans une zone étroite, entre 73 et 75 euros. Ce calme apparent est trompeur. Le CO2 est pris entre deux forces opposées : d’un côté, la hausse du pétrole et du charbon peut encourager certains arbitrages défavorables au climat ; de l’autre, la faiblesse de la demande industrielle et le cadre réglementaire européen maintiennent une forme de plancher. Le CBAM et la Market Stability Reserve continuent d’ancrer les anticipations.

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