Benoît Dumoulin : quand la laïcité scie la branche chrétienne sur laquelle elle repose.
LITTÉRATURE
Il est des mots que l’on emploie à tout propos, et que l’on finit par ne plus comprendre. La laïcité est de ceux-là. Elle sert aujourd’hui à tout : à calmer les inquiétudes, à masquer les renoncements, à donner des airs de fermeté à une République qui ne sait plus très bien ce qu’elle veut défendre. Dans Quelle laïcité pour demain ?, publié aux Éditions Boleine, Benoît Dumoulin reprend ce vieux dossier français avec une clarté bienvenue. Directeur d’Ichtus, du Centre Anthropologique de Provence et de l’Institut du Pont-Neuf, enseignant en histoire des idées politiques et en droit constitutionnel, il connaît son sujet et refuse les facilités du catéchisme républicain.
Son livre part d’un constat simple : la laïcité française, telle qu’elle est devenue, ne suffira pas à répondre aux défis qui se présentent, notamment face à l’islam politique et à la fragmentation communautaire. On voudrait en faire une sorte de religion civile de substitution, capable de remplacer le christianisme comme principe d’unité. Mais une société ne se tient pas durablement avec du vide, des interdits et des slogans administratifs. La laïcité peut organiser une distance entre l’État et les cultes ; elle ne peut pas donner une âme à un peuple. bBenoît Dumoulin rappelle que cette laïcité, souvent présentée comme une évidence éternelle, est en réalité une construction historique, née dans un contexte de combat contre l’influence du catholicisme. Elle fut d’abord un instrument de neutralisation. Il fallait faire reculer l’Église, l’écarter de l’école, de la vie publique, de la transmission sociale. La République militante avait besoin d’abaisser l’ancien principe spirituel pour s’installer comme seule matrice légitime. La laïcité, en ce sens, n’a jamais été seulement un équilibre paisible : elle a porté en elle une charge idéologique.
C’est tout le paradoxe que souligne l’auteur. Dirigée contre le christianisme, la laïcité finit par affaiblir le socle culturel qui l’a rendue possible. Elle prétend garantir la liberté religieuse, mais elle oublie que cette liberté est elle-même née d’un monde façonné par des siècles de christianisme, de distinction entre César et Dieu, entre le temporel et le spirituel. À force de traiter l’héritage catholique comme une survivance embarrassante, elle prive la société française de son langage commun. On voit alors fleurir les contradictions. On chasse les crèches des mairies, on s’inquiète des croix dans l’espace public, mais l’on ne sait plus comment répondre à des affirmations religieuses beaucoup plus structurées, plus conquérantes, parfois plus politiques. En évacuant le catholicisme, le laïcisme n’a pas créé une neutralité radieuse ; il a souvent produit une disponibilité au communautarisme. Une société désenracinée n’est pas plus libre : elle devient plus vulnérable.
La référence faite par Benoît Dumoulin à Vincent Peillon est, à cet égard, éclairante. Lorsque l’ancien ministre socialiste appelait à inventer une « religion républicaine », une « mystique alternative à la religion catholique », il disait tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : la République ne veut pas seulement administrer la paix civile, elle voudrait parfois occuper la place du sacré. Mais cette religion sans Dieu, sans transcendance et sans mystère, ne soulève guère les âmes. Elle produit des circulaires, des cérémonies obligées, des discours de préfecture. Rien qui fasse une civilisation.
L’intérêt du livre est de ramener la laïcité à sa juste mesure. Elle n’est pas une fin, mais un moyen. Elle peut être une praxis, c’est-à-dire un exercice prudentiel au service du bien commun. Elle doit protéger la liberté religieuse, empêcher les dominations abusives, préserver la paix civile. Mais elle se dénature lorsqu’elle devient une idéologie autosuffisante, dressée contre l’héritage chrétien de la France. Benoît Dumoulin plaide donc pour une reconnaissance plus nette de la culture chrétienne dans l’espace public. Non pour imposer une foi, mais pour admettre une histoire. Non pour confondre l’État et l’Église, mais pour rappeler que la France n’est pas née d’un décret de 1905, ni même d’une proclamation de 1789. Elle vient de plus loin. Ses paysages, son droit, sa langue, son art de vivre, sa conception de la personne et de la dignité humaine portent cette empreinte.
Reste la grande question, que l’ouvrage laisse volontairement ouverte : ce retour à une laïcité de raison est-il encore possible dans le cadre institutionnel et mental actuel ? Depuis deux siècles, la République hésite entre l’apaisement proclamé et la tentation de l’éradication culturelle. Benoît Dumoulin ne propose pas un arrangement de circonstance, mais une réflexion de fond. C’est ce qui fait la force de ce livre : il rappelle que la France ne réglera pas ses fractures religieuses et sociales en continuant à nier ce qu’elle est.
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