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Émirats arabes unis : le coup de sabre qui fissure l'ordre pétrolier.
LE SIGNAL DE LA SEMAINE
✍️ Par Yannick URRIEN
Il est des ruptures qui ne font pas de bruit parce qu’elles surviennent au milieu du vacarme. Le retrait des Émirats arabes unis de l’OPEP et de l’OPEP+, annoncé le 28 avril et effectif au 1er mai, appartient à cette catégorie. En d’autres temps, la décision eût suffi à faire trembler les marchés. Mais elle intervient dans un moment de désordre extrême, alors que la guerre autour de l’Iran, les tensions dans le détroit d’Ormuz et la crise énergétique mondiale occupent déjà tout l’espace. C’est précisément ce qui en fait, selon l’économiste Michel Santi, un geste d’une redoutable intelligence stratégique. Reuters a confirmé que cette sortie affaiblit l’influence de l’OPEP et accentue la fracture avec l’Arabie saoudite, chef de file de facto du cartel.
Pour Michel Santi, la formule officielle choisie par Abu Dhabi ne doit tromper personne. Lorsque le ministre émirati de l’Énergie, Suhail Al Mazrouei, parle d’une « décision nationale souveraine », il faut entendre davantage qu’une banale révision de politique énergétique. « Les EAU ont attendu qu’Ormuz soit fermée et le marché déjà en état de choc pour partir », observe-t-il. Autrement dit, ils ont choisi l’instant où leur départ provoquerait le moins de désordre immédiat, tout en modifiant profondément l’équilibre futur. Ce n’est pas un coup de colère. C’est une sortie préparée, calculée, presque froide.
L’enjeu tient en un mot : liberté. Depuis des années, les Émirats supportaient mal les quotas de production imposés par l’OPEP+, alors même qu’ils investissaient massivement dans leur appareil pétrolier. ADNOC, la compagnie nationale, a engagé environ 150 milliards de dollars pour porter sa capacité vers 5 millions de barils par jour. HSBC estime que l’impact immédiat de ce départ devrait rester limité tant que les perturbations régionales contraignent les exportations du Golfe, mais souligne qu’une fois les voies maritimes rétablies, Abu Dhabi pourra augmenter sa production hors discipline collective.
C’est là que se situe la rupture historique. Depuis les années 1960, l’OPEP avait pour fonction d’organiser la rareté, ou du moins de donner l’illusion que le marché pétrolier pouvait être administré par quelques capitales. Le souvenir du choc de 1973, puis celui des grandes guerres de prix, avait installé cette idée simple : sans coordination, le pétrole redevient une matière première sauvage. Michel Santi le dit autrement : « Un marché pétrolier sans coordinateur n’est pas un environnement apaisé. L’OPEP, avec tous ses défauts, amortissait les chocs de demande. » On peut juger le cartel cynique, brutal, parfois inefficace. Mais il était une digue.
Cette digue vient de perdre l’un de ses piliers. Les Émirats ne sont pas l’Indonésie, ni le Qatar, ni l’Équateur, ni l’Angola. Ces départs avaient une portée politique ou symbolique. Celui d’Abu Dhabi touche à la mécanique même du cartel, car les Émirats disposent d’une capacité de production significative, d’une ambition industrielle claire, et d’infrastructures permettant de contourner partiellement Ormuz, notamment via Fujairah. Selon Michel Santi, « l’OPEP ne perd pas un membre parmi d’autres. Elle perd, au même titre que l’Arabie saoudite, l’un des producteurs dotés d’une véritable capacité excédentaire ».
Le message adressé à Riyad est donc limpide. Les deux monarchies du Golfe, longtemps associées dans un même théâtre stratégique, ne jouent plus exactement la même pièce. L’Arabie saoudite reste liée à l’OPEP, à ses équilibres internes, à sa fonction de producteur régulateur. Les Émirats, eux, choisissent la marge de manœuvre. « Riyad reste dans l’OPEP. Là est toute la différence : les EAU auront la capacité et la liberté », résume Michel Santi. Dans l’histoire économique, ce sont souvent ces moments-là qui comptent : non pas les déclarations de principe, mais la capacité d’un acteur à se dégager des contraintes au moment précis où les autres y demeurent prisonniers.