Un croquis d'un immeuble

Passoires thermiques : l'État desserre l'étau, mais garde la tuyauterie.

IMMOBILIER

✍️ Par Yannick URRIEN

Il y a, dans la crise française du logement, une constante presque balzacienne : chaque fois que le réel se cabre, l’administration lui répond par une circulaire. Le gouvernement semble désormais prêt à assouplir l’interdiction de louer les passoires thermiques, après avoir constaté ce que beaucoup d’acteurs du marché répétaient depuis des mois : on ne retire pas impunément des centaines de milliers de logements du parc locatif dans un pays qui manque déjà de toits. Depuis le 1er janvier 2025, les logements classés G au diagnostic de performance énergétique ne peuvent plus être proposés à la location ; les logements classés F doivent suivre en 2028, puis les E en 2034.

La marche arrière n’est pas encore un reniement. Elle prend plutôt la forme, très française, d’un sursis sous conditions. Les propriétaires de logements énergivores pourraient, dans certains cas, les remettre sur le marché, à condition d’engager des travaux dans un délai déterminé. L’objectif affiché serait de réintroduire environ 700 000 logements dans le parc locatif, tout en permettant aux bailleurs de dégager les revenus nécessaires pour financer la rénovation. Sur le principe, il y a là un retour au bon sens. On ne fabrique pas une politique du logement contre les propriétaires, contre les copropriétés, contre les artisans disponibles et contre les délais techniques. La transition énergétique est nécessaire ; elle ne devient pas plus efficace lorsqu’elle se transforme en injonction impossible. Le logement n’est ni une note de doctrine ni un tableau Excel ministériel. C’est un actif réel, souvent ancien, parfois mal entretenu, inscrit dans des copropriétés lentes, des centres-villes patrimoniaux, des immeubles où la décision collective avance au pas du syndic, c’est-à-dire rarement au galop.

C’est précisément ce que souligne Corinne Jolly, présidente de PAP, en saluant le constat sans applaudir la méthode. Reconnaître que l’interdiction sèche était intenable constitue, selon elle, un premier pas. Mais remplacer une règle brutale par un mécanisme rempli de conditions, d’exceptions, de délais différenciés et de contrôles revient à déplacer le problème plus qu’à le résoudre. Autrement dit, on ne sort pas de l’usine à gaz : on lui ajoute une aile neuve. Le diagnostic est sévère, mais il touche juste. La rénovation énergétique souffre déjà d’un excès de complexité. Le DPE, instrument devenu central, reste contesté dans certains cas, notamment pour des logements structurellement pénalisés : petites surfaces, chauffage électrique, immeubles anciens, contraintes architecturales ou patrimoniales. À cela s’ajoute la question des copropriétés, qui résume à elle seule l’écart entre l’ambition politique et la vie ordinaire. Un propriétaire peut vouloir rénover ; il ne peut pas toujours imposer une isolation extérieure, une modernisation collective du chauffage ou une transformation profonde du bâti.

L’État a d’ailleurs prévu une montée en puissance du DPE collectif pour les immeubles d’habitation : obligatoire depuis 2024 pour les monopropriétés et grandes copropriétés, depuis 2025 pour celles de 50 à 200 lots, puis depuis le 1er janvier 2026 pour les copropriétés de 50 lots au plus. C’est sans doute là que se trouve la voie la plus réaliste. En copropriété, raisonner logement par logement relève souvent de l’absurdité opérationnelle. La performance énergétique d’un appartement dépend de l’immeuble, de ses murs, de sa toiture, de ses parties communes, de son système de chauffage, de sa ventilation. Traiter chaque lot comme une petite république indépendante, c’est ignorer la nature même du bâti collectif.

Le parallèle avec le ravalement est éclairant. Personne ne prétend qu’un ravalement soit simple, rapide ou bon marché. Mais il est connu, planifié, voté, mutualisé. Il se décide collectivement et s’inscrit dans un calendrier. C’est ce modèle qu’il faudrait appliquer à la rénovation énergétique : non pas une avalanche de sanctions individuelles, mais une trajectoire collective sur dix ou quinze ans. Il faut des plans d’immeubles, des syndics responsabilisés, des financements lisibles, des entreprises disponibles et des copropriétaires capables d’anticiper. La rénovation ne se décrète pas au rythme d’un communiqué.

Le paradoxe est que la loi poursuivait une intention parfaitement défendable. Améliorer le confort des locataires, réduire les factures d’énergie, moderniser le parc résidentiel et diminuer les émissions constituent des objectifs légitimes. Mais une bonne intention ne suffit pas à produire une bonne politique publique. Lorsqu’une règle accélère la sortie de logements du marché sans que les conditions matérielles de leur rénovation soient réunies, elle aggrave la pénurie qu’elle prétend accompagner. Dans les zones tendues, cela signifie moins d’offres, davantage de concurrence entre locataires, des loyers sous pression et une sélectivité accrue des bailleurs.

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