Jean-Frédéric Poisson contre la grande camisole du Bien.
LITTÉRATURE
Il y a des livres que l’on ouvre avec curiosité et que l’on referme avec une inquiétude presque physique. Non point cette inquiétude de pacotille que l’on distribue chaque soir sur les plateaux de télévision, mais celle, plus ancienne, plus grave, qui naît lorsque l’on se demande si les mots dont nous vivons encore - liberté, démocratie, souveraineté, débat - n’ont pas été discrètement vidés de leur substance.
C’est tout l’intérêt de La Dictature du bien, le nouvel essai de Jean-Frédéric Poisson, ancien député, philosophe de formation, président de Via, parti chrétien-démocrate. Le titre est évidemment provocateur. Il l’est même volontairement. Mais l’ouvrage n’appartient pas à cette littérature de l’indignation facile qui confond le pamphlet et le coup de menton. Poisson tente autre chose : comprendre comment nos démocraties occidentales, sans abolir les élections, sans suspendre les libertés publiques, sans proclamer l’état d’exception permanent, peuvent néanmoins glisser vers une forme de régime hybride, cette « démocrature » où tout demeure en apparence, tandis que l’essentiel se retire.
Sa thèse est simple, et redoutable : les libertés ne disparaissent plus toujours sous les bottes. Elles peuvent s’effacer sous les bons sentiments. On ne vous interdit pas, on vous « accompagne ». On ne vous surveille pas, on vous « protège ». On ne vous contraint pas, on vous « responsabilise ». L’époque a inventé cette merveilleuse langue molle qui transforme chaque recul en progrès et chaque contrôle en bienfait. Santé, sécurité, écologie, lutte contre la haine, protection des vulnérables : les causes invoquées sont souvent respectables, parfois nécessaires. C’est précisément ce qui les rend efficaces politiquement. Qui voudrait être contre le Bien ? Qui oserait contester ce qui se présente sous les traits de la vertu ? Philippe Muray, que l’on entend parfois en filigrane derrière ces pages, aurait reconnu ce monde où l’homme contemporain, persuadé d’être délivré des vieux catéchismes, se soumet avec une docilité d’enfant aux nouveaux commandements de l’hygiène morale.
Jean-Frédéric Poisson ne décrit pas une dictature classique. Il insiste même sur ce point : une dictature qui se nommerait elle-même serait plus simple à combattre. Celle qu’il observe est plus douce, plus enveloppante, plus maternelle en apparence. Elle ne brutalise pas d’emblée ; elle classe, mesure, trace, incite, corrige. Le modèle chinois du crédit social en fournit la version la plus nue. L’Occident, lui, avance avec davantage d’élégance, donc avec davantage d’hypocrisie. Identité numérique, traçabilité des comportements, suspicion envers l’argent liquide, encadrement de la parole publique, mécanismes de conformité sociale : autant de pièces dispersées d’un puzzle que l’auteur invite à regarder dans son ensemble.
Le mérite du livre est de ne pas s’en tenir à la plainte. Poisson remonte aux sources intellectuelles de ce basculement. Il interroge l’évolution du libéralisme moderne, cette promesse de liberté individuelle qui, au fil du temps, a parfois produit son contraire : un individu isolé, abstrait, déraciné, livré non plus aux vieilles communautés naturelles, mais à de grandes puissances administratives, économiques et technologiques. On lui avait promis l’émancipation ; il découvre la cage, mais une cage connectée, confortable, climatisée, et dûment justifiée par des experts. On pourra discuter certaines formules, trouver l’auteur trop alarmiste, estimer que le mot « dictature » force le trait. Ce serait pourtant passer à côté de la question essentielle qu’il pose : une liberté qui ne peut plus contredire le discours dominant est-elle encore une liberté ? Une démocratie où la dissidence devient immédiatement suspecte, pathologique ou dangereuse, est-elle encore pleinement démocratique ? Le débat public se transforme trop souvent en tribunal moral. La contradiction n’est plus réfutée ; elle est disqualifiée.
La Dictature du bien est donc moins un livre pour se faire peur qu’un livre pour reprendre ses esprits. Il rappelle une vérité élémentaire que les Anciens connaissaient mieux que nous : le pouvoir aime toujours se présenter sous les traits de la nécessité. Aujourd’hui, il ajoute ceux de la bienveillance. C’est peut-être là sa forme la plus moderne et la plus redoutable.
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