Actions européennes : entre guerre au Moyen-Orient, choc énergétique et tri sélectif des gagnants de l'IA.
LA NOUVELLE ÉCONOMIE INTERVIEW
Niall Gallagher, en charge des actions européennes chez Jupiter : « La valorisation importe, même dans l’euphorie de l’intelligence artificielle »
Niall Gallagher, investment Manager en charge des actions européennes chez Jupiter, livre une lecture particulièrement dense du marché depuis le début de l’année 2026. Son analyse tient en trois grands mouvements : le choc géopolitique provoqué par le conflit iranien, le retour brutal de la question énergétique en Europe, et la grande recomposition boursière autour de l’intelligence artificielle. Dans un marché devenu très thématique, parfois excessif, il rappelle une règle ancienne mais souvent oubliée : « La valorisation importe. »
Sur le conflit iranien, Niall Gallagher refuse les certitudes définitives. Mais son scénario central reste celui d’une campagne militaire appelée à durer « encore quelques semaines ». Selon lui, les objectifs américains et israéliens sont clairs : réduire les capacités nucléaires de l’Iran, détruire ses missiles balistiques et affaiblir la direction de ce qu’il appelle « l’oligarchie de sécurité cléricale » qui contrôle le pays. À ce stade, estime-t-il, « nous n’avons rien vu qui modifie notre scénario de référence ». Le véritable choc économique, toutefois, se situe ailleurs : dans la fermeture effective du détroit d’Ormuz. C’est là que se joue une partie essentielle de l’approvisionnement mondial en énergie et en produits raffinés. Gallagher souligne que les prix du gaz représentaient le risque le plus grave pour les économies européennes. Leur doublement en un mois replace la vulnérabilité énergétique du Vieux Continent au cœur du débat. La hausse du pétrole est également préoccupante, mais l’élément que les marchés auraient sous-estimé concerne, selon lui, « l’interruption du flux de produits ».
Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de pétrole brut ou de gaz naturel. Une part importante des capacités de raffinage se trouve bloquée derrière le détroit. Cela menace l’approvisionnement en kérosène, en hélium, en engrais et en produits industriels essentiels. L’Asie serait la première touchée, puis l’Europe, tandis que les États-Unis, plus autosuffisants, seraient relativement moins exposés. « Plus le détroit d’Ormuz restera fermé, plus les risques pour la croissance mondiale et l’inflation seront élevés », prévient-il. Cette crise a, selon Niall Gallagher, le mérite de rappeler une évidence : l’Europe n’a pas suffisamment tiré les leçons de 2022. Il vise notamment le Royaume-Uni, dont les réserves de gaz ne couvriraient que quelques jours de consommation, ce qu’il considère comme « un échec politique ». Mais le constat dépasse largement le cas britannique. L’ensemble de l’Europe doit, à ses yeux, repenser sa sécurité énergétique, ses coûts de production, ses chaînes d’approvisionnement et sa capacité à résister aux chocs.
C’est ici que son raisonnement rejoint une thèse industrielle plus large. La défense, les matériaux, les biens d’équipement, les infrastructures énergétiques et les chaînes d’approvisionnement stratégiques doivent redevenir des priorités. Gallagher estime que l’Allemagne, l’Italie et la France semblent commencer à comprendre ce changement d’époque, quand le Royaume-Uni paraît encore en retard. La guerre rappelle que la mondialisation heureuse a ses angles morts, et que la résilience a un prix. Sur les marchés, l’année a également été heurtée. Entre le 1er et le 9 mars, l’indice MSCI Europe a chuté de 6 %, dans un mouvement que Gallagher interprète comme un probable « débouclage de positions », mené notamment par des hedge funds. Après un début d’année solide, la correction a permis à son équipe de renforcer plusieurs lignes fortement attaquées : ArcelorMittal, Kingspan, BBVA, Eurobank, UniCredit et Intesa Sanpaolo. Elle a aussi racheté TotalEnergies et Shell, ce qui marque un vrai changement de cap. Cette décision est assumée avec franchise. Gallagher explique que les positions sur TotalEnergies et Shell avaient été vendues fin 2025, par crainte d’un excédent de gaz entre 2026 et 2030 et d’un pétrole durablement faible. « Avec le recul, c’était une erreur », reconnaît-il. Il estime aujourd’hui qu’il fallait mieux tenir compte de la « valeur d’option » représentée par la possibilité de prix du pétrole et du gaz plus élevés que prévu.
Mais la grande histoire boursière de 2026 reste celle de l’intelligence artificielle. Le marché européen s’est divisé entre les gagnants supposés de l’IA, ses perdants présumés, et les valeurs jugées neutres. Gallagher observe une forte dispersion entre les titres, mais assez concentrée sectoriellement. Les portefeuilles ont profité de positions dans les semi-conducteurs et leurs équipements, avec ASM International, ASML ou Infineon, ainsi que dans les entreprises liées à l’électrification des centres de données et des réseaux, comme Schneider, Prysmian ou Siemens Energy. À l’inverse, les marchés ont sanctionné les entreprises soupçonnées d’être menacées par l’IA : logiciels professionnels, services B2B, gestion de patrimoine, information financière ou juridique. Gallagher ne nie pas les risques. Mais il met en garde contre les raisonnements trop simplistes. Certaines sociétés attaquées disposent encore de solides protections : des données propriétaires, une expertise accumulée, une réglementation favorable ou une intégration profonde dans les habitudes de travail de leurs clients.
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