Gaz : l'Europe a quitté la tutelle russe, mais pas la dépendance.

LE SIGNAL DE LA SEMAINE

✍️ Par Yannick URRIEN

Il est des libérations qui ressemblent à des déplacements de chaînes. L’Europe a incontestablement accompli, depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, un redressement logistique et diplomatique qu’on croyait presque hors de sa portée : réduire en un temps record sa dépendance au gaz russe. Mais, comme le montre Aline Goupil-Raguénès dans la note hebdomadaire d’Ostrum AM, cette victoire tactique pourrait bien masquer une faiblesse stratégique plus profonde : l’Union européenne est sortie du piège russe pour se rapprocher dangereusement d’une autre dépendance, celle du gaz naturel liquéfié américain.

Le mérite du texte est d’abord de rappeler une vérité, mais que l’on préfère souvent recouvrir d’un vocabulaire technocratique : l’Europe n’est pas souveraine sur le plan énergétique. Elle importe encore l’essentiel de son énergie. Son mix demeure dominé par le pétrole, puis par le gaz naturel ; les renouvelables progressent, certes, mais elles n’ont pas encore renversé la hiérarchie réelle des besoins. Autrement dit, le Vieux Continent continue de fonctionner, pour l’essentiel, sur une base fossile importée. Aline Goupil-Raguénès le dit ; il faut en mesurer la portée politique. Une puissance qui dépend aussi massivement de l’extérieur pour se chauffer, produire, transporter et arbitrer ses prix industriels demeure une puissance vulnérable, même lorsqu’elle se croit normativement exemplaire.

Cette dépendance n’est d’ailleurs pas homogène. Le papier d’Ostrum rappelle utilement que l’Italie reste très exposée au gaz naturel, tandis que la France conserve une singularité décisive : son parc nucléaire lui évite une dépendance aussi lourde au pétrole et au gaz que nombre de ses voisins. Il y a là une ironie de l’histoire économique. Ce que certains présentaient naguère comme une anomalie française, voire comme un retard philosophique sur la modernité verte, apparaît aujourd’hui comme un amortisseur stratégique. L’Histoire, on le sait depuis Raymond Aron, se venge souvent des naïvetés doctrinales.

Le constat sur la Russie, lui, est sans appel. Avant la guerre, 43 % des importations de gaz de l’Union provenaient de Russie. En 2025, cette part était tombée à 8 %. Et le mouvement va plus loin encore : l’Union entend mettre un terme complet aux importations de gaz russe d’ici septembre 2027. Ce basculement, qui aurait paru inimaginable il y a encore quelques années, a naturellement bénéficié à d’autres fournisseurs. La Norvège est devenue le premier d’entre eux ; les États-Unis la talonnent désormais de près. Plus frappant encore, la part du gaz américain dans les importations européennes a bondi de 6 % en 2021 à 26 % en 2025, et le GNL venu des États-Unis représente déjà 60 % des importations européennes de GNL. Voilà le fait central. L’Europe a remplacé une concentration par une autre.

C’est ce point qu’Aline Goupil-Raguénès souligne avec le plus de netteté lorsqu’elle écrit qu’« il n’est pas souhaitable » de devenir dépendant du gaz naturel américain au regard de la sécurité énergétique. La formule est prudente ; sa signification est sévère. Car il ne s’agit pas ici d’une querelle théorique sur l’origine des molécules, mais d’un rapport de puissance. L’énergie n’est jamais une marchandise comme une autre. Elle devient tôt ou tard un levier diplomatique, un instrument de négociation, parfois une arme. L’Europe l’a appris avec Moscou. Elle feint parfois d’oublier que Washington, sous des apparences plus familières, pratique lui aussi un capitalisme de puissance. Le document rappelle d’ailleurs qu’un accord conclu entre l’Union européenne et les États-Unis prévoit sur trois ans 750 milliards de dollars d’achats européens de pétrole, de GNL et de combustibles nucléaires américains. On ne peut pas, d’un côté, parler d’autonomie stratégique, et de l’autre organiser aussi méthodiquement sa dépendance énergétique à un fournisseur dominant.

Le deuxième point fort de la note consiste à remettre en perspective la place du Moyen-Orient. Le fracas géopolitique donne toujours l’illusion d’une exposition directe et absolue. Or, sur le gaz, l’Europe n’est que faiblement dépendante du Qatar en volume. La part des importations européennes de gaz en provenance du Qatar reste réduite. En revanche, le conflit agit par le canal le plus redoutable qui soit : celui des prix, de la nervosité et des anticipations. C’est ici toute la logique des marchés énergétiques mondialisés.

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