L'enfance trahie, ou la mauvaise conscience française.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Il est des livres que l’on referme avec un sentiment d’accablement mêlé de colère. Non point cette indignation paresseuse, devenue si fréquente sous nos latitudes médiatiques, mais une colère froide, presque administrative, devant ce que l’État moderne sait parfaitement nommer, commenter, commémorer même, et qu’il ne parvient pourtant pas à empêcher. Le livre de Laurence Beneux appartient à cette catégorie rare des ouvrages qui dérangent moins par leurs révélations que par ce qu’ils mettent en lumière avec une obstination implacable : notre habitude française de parler fort et d’agir faiblement.

Pédocriminalité, l’hypocrisie française, publié au Cherche Midi, n’est pas un essai de plus sur un sujet à la mode. C’est un réquisitoire, solidement charpenté, contre un système de défaillances qui traverse la justice, la protection de l’enfance, les institutions sociales et, plus largement, cette société polie qui préfère souvent détourner les yeux plutôt que de regarder le mal dans son exact visage. Laurence Beneux n’arrive pas sur ce terrain par opportunisme éditorial. Elle y travaille depuis un quart de siècle. Dès l’affaire de Zandvoort, à la fin des années 1990, elle avait compris que derrière les discours rassurants se cachait une réalité autrement plus vaste, plus sordide, plus structurée aussi, que ce que les autorités voulaient bien admettre.

Le mérite de son ouvrage est de tenir ensemble deux vérités que l’on sépare trop souvent. La première est qu’il y a bien eu, ces dernières années, une prise de conscience. La parole s’est libérée, la Ciivise a fait œuvre utile, certains délais de prescription ont été allongés, et l’omerta d’autrefois a reculé. La seconde, plus dérangeante, est que cette prise de conscience n’a pas produit l’arsenal de protection que l’on serait en droit d’attendre. Les chiffres cités donnent le vertige : 160 000 enfants victimes chaque année, et une proportion infime des viols d’enfants qui débouche sur une condamnation. Entre l’émotion publique et l’efficacité judiciaire, il demeure en France un fossé considérable.

Ce livre a également l’intelligence de ne pas réduire la pédocriminalité à une figure unique. Il y a l’horreur domestique, l’inceste, les enfants livrés à ceux qu’ils accusent, les plaintes classées ou mal reçues. Et puis il y a l’industrialisation numérique du crime, le darknet, le streaming en direct, les plates-formes payées en cryptomonnaies, cette modernité technique qui a offert aux prédateurs des moyens nouveaux pendant que l’appareil public, lui, continuait trop souvent d’avancer en sabots. L’un des grands intérêts du livre est précisément de rappeler que le crime a muté, s’est adapté, mondialisé, technologisé, tandis que la réponse institutionnelle demeure trop souvent parcellaire, lente, sous-dotée, parfois même incrédule.

Laurence Beneux écrit en journaliste, c’est-à-dire qu’elle s’appuie sur les faits, les témoignages, les dossiers, les mécanismes. Elle ne cherche ni l’effet de manche ni la complaisance dans l’insoutenable. C’est ce qui donne à son texte sa force. Le propos n’en est que plus redoutable. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer des monstres, exercice moral assez confortable ; il s’agit de montrer comment une société civilisée peut, par ses lenteurs, ses prudences, ses aveuglements, laisser prospérer ce qu’elle prétend abominer.

Au fond, le titre dit tout. L’hypocrisie française n’est pas seulement celle de quelques autorités défaillantes. Elle est celle d’un pays qui aime à se penser comme la patrie des droits de l’enfant, mais tolère encore qu’entre les principes et la protection effective s’ouvre un abîme. C’est ce décalage-là que ce livre met à nu. Et c’est pourquoi il faut le lire. Non comme un ouvrage militant de circonstance, mais comme un document sévère, grave, nécessaire, sur l’un des échecs les plus accablants de notre vie publique.

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