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Carrefour, la vieille maison qui revient au centre du jeu.
LE DOSSIER DE LA SEMAINE
✍️ Par Yannick URRIEN + Mustapha GHAILANE
Il y a des valeurs que le marché redécouvre périodiquement, comme on revient à un grand classique après quelques égarements de mode. Carrefour appartient à cette catégorie. L’enseigne n’a ni le romanesque d’une biotech, ni le prestige technologique d’un champion du numérique. Elle est pourtant un morceau d’histoire économique française. Créé en 1959, le groupe a ouvert en 1963, à Sainte-Geneviève-des-Bois, le premier hypermarché français, important dans notre paysage commercial ce modèle venu d’Amérique et l’adaptant au génie très hexagonal de la consommation de masse. Carrefour, c’est aussi l’invention d’un capitalisme populaire du caddie, de la périphérie, du parking et du prix affiché en grand.
On connaît les fondamentaux. Mais il faut les rappeler, car c’est précisément là que le dossier reprend de l’intérêt. Carrefour n’est plus seulement un distributeur de grande surface ; c’est un groupe multiformat, multi-pays, présent dans l’hypermarché, le supermarché, la proximité, le cash and carry, l’e-commerce alimentaire et, selon les pays, des activités de services financiers. À la fin de 2025, le groupe comptait 15 719 magasins sous enseigne. Cette ampleur explique que Carrefour reste une valeur d’exécution plus qu’une valeur de récit : quand elle progresse, ce n’est pas sur une promesse, mais sur une amélioration concrète du commerce, des marges, des prix et des coûts.
Les résultats 2025 vont dans ce sens. Les ventes TTC ont atteint 91,5 milliards d’euros, en hausse de 2,8 % à données comparables. L’EBITDA est resté globalement stable à 4,506 milliards d’euros, tandis que le résultat opérationnel courant s’est établi à 2,158 milliards. Ce n’est pas l’euphorie, mais c’est le signe d’une maison qui tient sa barre dans un environnement de consommation plus compliqué qu’il n’y paraît, entre arbitrages des ménages, guerre des prix et effets de change défavorables. Le groupe a d’ailleurs mis en avant une amélioration marquée de ses performances en France et en Espagne, ce qui n’est pas anodin pour un investisseur expérimenté : chez Carrefour, tout commence toujours par la capacité à remettre de l’ordre dans les marchés cœur.
C’est cette solidité relative que le graphique commence à reconnaître. Depuis l’été 2025, les cours suivent une tendance ascendante régulière, inscrite dans un canal haussier bien lisible. Le titre s’approche désormais de la borne supérieure de ce mouvement, vers 16,90 euros, qui constitue l’objectif technique naturel à moyen terme. En dessous, les soutiens les plus nets se situent vers 16,18 euros, puis autour de 15,00 euros, où passe désormais la base du canal. Le message du marché est assez clair : la valeur n’est plus une idée de rattrapage pur, elle redevient une valeur de qualité relative dans un secteur que l’on avait peut-être trop vite relégué au rang de simple activité défensive.
Le plus intéressant est peut-être ailleurs. Carrefour raconte quelque chose de notre époque. Après avoir symbolisé la grande expansion consumériste des Trente Glorieuses, puis les excès de l’hypermarché triomphant, le groupe travaille aujourd’hui une équation beaucoup plus subtile : vendre moins d’illusion d’abondance et davantage d’utilité, de prix justes, de marques propres, de proximité, de logistique et de données clients. En cela, Carrefour est presque un résumé de l’économie contemporaine : moins impériale, plus disciplinée ; moins brillante, mais souvent plus robuste.
Le conseil reste donc de conserver. Pour l’investisseur déjà exposé, il n’y a aucune raison de sortir précipitamment d’un titre bien orienté. Mieux encore, des achats de continuation ou de renforcement peuvent être envisagés sur repli vers 15 euros, à condition d’accepter une progression moins spectaculaire que méthodique. L’objectif de 20 euros conserve, dans cette perspective, sa cohérence. Ce ne serait pas un emballement ; ce serait simplement la reconnaissance progressive d’une entreprise que le marché recommence à juger sur ses résultats plutôt que sur ses vieux procès.