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Quand la France commande encore des hommes.
LITTÉRATURE
✍️ Par Yannick URRIEN
Il est des livres qui tombent à point nommé, non parce qu’ils flattent l’air du temps, mais parce qu’ils le contredisent. À cœur ouvert, récit d’un commando du CPA 10, que publie Charles d’Azérat chez Mareuil Éditions, appartient à cette espèce rare. En une époque qui parle beaucoup de violence sans presque jamais l’avoir vue, qui invoque l’engagement comme une posture de communication et le courage comme un accessoire de langage, voici le témoignage d’un homme qui a vécu la guerre de près, très près, à moins de quinze mètres parfois, et qui en parle sans forfanterie.
L’auteur, pseudonyme oblige, appartient à ce monde discret des forces spéciales, et plus précisément au Commando parachutiste de l’air n°10, ce CPA 10 basé à Bricy, près d’Orléans, dont le nom circule à voix basse mais dont l’action, elle, pèse lourd dans l’histoire militaire récente de notre pays. Son livre n’est ni un roman d’aventures pour adolescents attardés, ni un bréviaire technique pour amateurs d’armes et de gadgets. C’est mieux que cela : le récit d’un chef de guerre qui a vu ce que signifie commander des hommes au feu, décider dans l’instant, porter la responsabilité des vivants, parfois des blessés, toujours des âmes.
Le passage le plus saisissant demeure sans doute celui consacré à l’attaque de l’hôtel Splendid, à Ouagadougou, en janvier 2016, deux mois après les massacres du 13 novembre. Pendant près de dix heures, les hommes du CPA 10 avancent chambre par chambre, dans l’épuisement, le bruit, la confusion et le risque permanent. Ils libèrent cent cinquante otages. Ils terminent exténués, s’endormant quelques minutes sur un palier, la radio hurlant encore dans les oreilles. On a beaucoup glosé, ces dernières années, sur la résilience. Voilà au moins un mot qui retrouve ici son sens.
Mais l’intérêt du livre est ailleurs encore. Charles d’Azérat ne se contente pas de raconter des opérations. Il dit ce que le combat use, ce qu’il abîme, et ce qui permet pourtant de tenir. La foi, d’abord, assumée sans détour. La famille, ensuite, qu’il place au centre de son équilibre intérieur. Le sens du service, enfin, conçu non comme un slogan républicain de plus, mais comme une fidélité charnelle à la patrie. Il y a chez lui quelque chose d’ancien, au meilleur sens du terme : l’idée que le soldat n’est pas seulement un technicien de la force, mais un homme tenu par une morale, une discipline, une verticalité. C’est d’ailleurs ce qui rend ce témoignage précieux au-delà du seul cercle militaire. On y lit, en filigrane, une leçon de commandement. Non pas le management de séminaire, avec ses recettes, ses graphiques et son jargon de cabinet de conseil, mais l’autorité véritable : celle qui s’incarne, qui assume, qui protège, qui décide. Charles d’Azérat rappelle à sa manière qu’on ne conduit pas les hommes par des procédés, mais par l’exemple, la cohérence et le courage.
Ce livre a aussi le mérite de rétablir une vérité devenue presque scandaleuse : la guerre n’est pas une abstraction. Elle blesse le corps, elle marque l’âme, elle vieillit prématurément ceux qui la font. L’auteur parle sans détour de cette “usure accélérée de la vie”, du décalage abyssal entre la société civile et ceux qui reviennent des combats, du syndrome post-traumatique qui rôde comme une ombre fidèle. On est loin ici de la mythologie viriliste comme de la sensiblerie contemporaine. Il y a de la gravité, de la pudeur, et parfois cette simplicité des hommes qui ont vu l’essentiel.
Au fond, À cœur ouvert rappelle une évidence que notre pays oublie souvent : il existe encore en France des hommes qui acceptent de donner leur vie pour des inconnus, simplement parce qu’ils sont Français. Cela s’appelait jadis le sens de l’honneur. Le mot paraît désuet ; tant mieux pour lui. Les mots usés par les siècles valent souvent mieux que les slogans neufs. Ce livre, sobre, net, parfois rude, se lit comme un antidote à la mollesse du temps. Il ne célèbre pas la guerre ; il montre ce qu’elle exige. Et il rappelle, sans discours, qu’une nation qui ne sait plus admirer ses serviteurs les plus courageux est une nation qui commence à se mépriser elle-même.