Russie : ce que révèle le malaise patriotique.

LE SIGNAL DE LA SEMAINE

✍️ Par Yannick URRIEN

Il faut lire avec prudence, mais non avec mépris, certaines voix venues de Russie ou de la sphère russophile. Chez Boris Karpov, par exemple, le ton est souvent excessif, volontiers dramatique, parfois nourri de soupçons difficilement vérifiables. Mais derrière l’outrance, il arrive qu’apparaisse un indice utile : celui d’un climat intérieur plus tendu qu’il n’y paraît.

Ce qui frappe aujourd’hui en Russie, ce n’est pas l’imminence d’un effondrement du pouvoir, ni la perspective crédible d’un coup d’État au Kremlin. Rien, à ce stade, ne permet d’étayer sérieusement une telle hypothèse. En revanche, il existe bel et bien une nervosité croissante dans une partie du camp patriotique russe lui-même, c’est-à-dire chez ceux qui ne contestent ni l’État, ni l’idée de puissance russe, ni même nécessairement la guerre, mais qui supportent de plus en plus mal les incohérences, les lenteurs, les restrictions et les explications officielles jugées insuffisantes.

C’est peut-être cela, le fait politique le plus intéressant du moment. Pendant longtemps, la critique russe du pouvoir venait des libéraux, des opposants démocrates, des exilés, des intellectuels hostiles au Kremlin. Cette critique-là a été marginalisée, réprimée ou poussée hors du pays. Ce qui monte désormais est d’une autre nature : une irritation venue de l’intérieur du bloc patriotique, nourrie par l’idée que l’État ne protège pas assez bien, n’explique pas assez clairement, et administre de plus en plus mal le quotidien au nom de la guerre.

Les coupures d’internet mobile en donnent une image très concrète. Le pouvoir les justifie par la menace des drones ukrainiens. L’argument n’est pas absurde en soi. Mais dans la vie réelle, ces restrictions perturbent le travail, les transports, les paiements, jusqu’aux travaux agricoles dans certaines régions. Reuters a montré que ces coupures affectaient même les semis de printemps, signe qu’une mesure de sécurité finit par désorganiser l’économie civile. C’est exactement le type de décalage qui nourrit, dans les milieux patriotes, le sentiment d’un pouvoir devenu plus bureaucratique que stratège.

Il en va de même sur le terrain économique. La hausse des taxes automobiles, les restrictions numériques, la pression réglementaire, la fatigue sociale née d’une guerre longue : tout cela ne provoque pas une révolte ouverte, mais un agacement profond. Dans les systèmes autoritaires, ce n’est pas toujours l’opposition idéologique qui menace d’abord le pouvoir ; c’est souvent l’accumulation de contrariétés concrètes, mal expliquées, mal compensées, mal assumées.

Il faut aussi comprendre la psychologie politique russe. La critique ne vise pas spontanément le chef de l’État de manière frontale. Elle s’oriente d’abord vers les entourages, les ministères, les technocrates, les gouverneurs, les porte-parole. C’est un vieux réflexe russe : le souverain peut rester au-dessus de la mêlée, tandis que la colère se concentre sur ceux qui l’entourent et qui, supposément, le trompent ou l’isolent. Les récits dramatiques qui circulent dans certains milieux patriotes relèvent souvent de cette logique : si quelque chose va mal, c’est que la machine administrative dysfonctionne, ou que le sommet n’est plus correctement informé.

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