Pétrole, Ormuz, marchés : le vieux retour du risque géopolitique.
LE SIGNAL DE LA SEMAINE
Il y a, dans l’histoire des marchés, des réveils brutaux qui rappellent que la finance moderne, avec ses algorithmes, ses modèles et ses discours sur la “résilience”, reste suspendue à de très vieilles réalités : les détroits, les pipelines, les flottes, les empires, et parfois les nerfs des hommes. Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran viennent de le rappeler avec une netteté presque classique. En quelques heures, le Moyen-Orient est redevenu non pas un simple sujet diplomatique, mais une variable de marché à part entière.
Dans sa dernière lettre hebdomadaire pour la France, Claudia Panseri, Chief Investment Officer d’UBS Wealth Management France, a le mérite de ramener le débat à deux hypothèses simples, et donc utiles. La première, qui est celle qu’UBS retient comme scénario central, repose sur l’idée d’une perturbation temporaire et limitée de l’approvisionnement énergétique mondial, avec une détente progressive des cours du brut et un retour du Brent autour de 67 dollars le baril avant l’été. La seconde, plus sombre, est celle d’une désorganisation durable de la production ou du transport énergétique, avec un Brent pouvant atteindre, voire dépasser, 90 dollars si les flux via le détroit d’Ormuz ne pouvaient être compensés ailleurs.
C’est là que tout se joue. Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement un passage maritime ; c’est un verrou stratégique. Depuis un demi-siècle, il hante la mémoire des investisseurs comme Suez en 1956 ou comme le canal de Panama à d’autres époques : un lieu étroit, mais dont dépend une part démesurée de l’équilibre mondial. L’histoire économique enseigne qu’une crise énergétique n’est jamais seulement une crise sectorielle. Elle agit comme un impôt extérieur sur les nations importatrices, renchérit les coûts, trouble les devises et fragilise la confiance.
Pour autant, UBS ne verse pas dans l’alarmisme. Claudia Panseri souligne que, dans le scénario de référence, l’impact global resterait comparable à celui d’autres chocs géopolitiques récents : davantage de volatilité à court terme, certes, mais pas de rupture majeure du cycle financier. La banque reste même positive sur les actions mondiales, en invoquant trois ressorts : la résilience de l’économie, le soutien des politiques monétaires et budgétaires, et la solidité des résultats d’entreprises. Autrement dit, le bruit géopolitique ne suffit pas, à lui seul, à renverser la table.
C’est une position défendable. Après tout, les marchés ont appris, depuis vingt ans, à absorber des secousses qui jadis auraient provoqué des paniques plus longues. Mais il faut aussitôt ajouter ceci : la robustesse des marchés n’abolit pas la hiérarchie des risques, elle la déplace. Le vrai danger n’est pas le choc initial ; c’est sa durée. UBS le dit très clairement : un choc pétrolier prolongé pèserait probablement davantage sur l’inflation que sur la croissance, même si le ralentissement économique pourrait être en partie amorti par une hausse des investissements dans l’énergie. La note rappelle aussi que les États-Unis, depuis l’essor du pétrole et du gaz de schiste, sont devenus exportateurs nets d’énergie, ce qui leur donne un coussin dont l’Europe, elle, ne dispose pas. Le graphique reproduit page 2 est éclairant : il montre le basculement américain d’un statut de dépendance à une position beaucoup plus protectrice face à une flambée durable du brut.
C’est ici que la lecture devient plus européenne, donc plus inconfortable. Car pour la zone euro, le choc énergétique reste une vieille faiblesse structurelle. Claudia Panseri note que l’euro/dollar évolue actuellement presque en parallèle avec la progression combinée des prix du pétrole et du gaz, comme lors de la fermeture du gazoduc Nord Stream en 2022. Le mécanisme est connu : pour l’Europe, la hausse de l’énergie se traduit par un transfert direct de richesse vers les producteurs étrangers, libellé en dollars, ce qui pèse mécaniquement sur la monnaie unique. UBS maintient sa prévision d’un EUR/USD à 1,20 à l’horizon des prochains trimestres, tout en reconnaissant qu’à très court terme, la parité devrait rester sous pression tant que l’incertitude moyen-orientale perdurera.
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