Entre les lignes. Reportages de guerre et aventure de presse.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Le nom de Jean-Louis Tremblais est familier aux lecteurs du Figaro Magazine, puisqu’il a couvert de nombreux conflits pendant 25 ans. Grand reporter, spécialiste de la politique étrangère pour le magazine, il publie un ouvrage dans lequel il revient sur les coulisses d’une vingtaine de reportages : Kosovo, Cisjordanie, Afghanistan, Cachemire, Irak, Congo, Côte d’Ivoire, Somalie, Birmanie, Cambodge, Ukraine, etc. Il a décidé de présenter, non pas les reportages tels qu’ils étaient parus à l'époque, mais le « making of » de chaque sujet, ce qui s’est vraiment passé sur le terrain et que le lecteur n’a jamais lu, n’a jamais su.

Jean-Louis Tremblais revient sur son parcours : « Je n’avais pas vocation à être journaliste, donc je n’ai pas fait de formation spécifique. Ce qui m’intéressait, c’étaient les horizons lointains, si possible dans des zones où il y avait un conflit. J’ai constaté que je ne me débrouillais pas trop mal dans ce type de situation et que mes reportages étaient publiés. J’ai finalement décidé d’en faire mon métier. Je commence mon livre en citant Henri Béraud, prix Goncourt 1922, qui est un peu mon Albert Londres. Il disait que le métier de journaliste consistait à passer la moitié de sa vie à parler de ce que l’on ne connaît pas et l’autre moitié à parler de ce que l’on sait. C’est exactement ce dont je me suis rendu compte au fil de ma carrière. En conférence de rédaction, au Figaro Magazine, où j’ai exercé pendant 25 ans, chacun connaissait quelqu’un à Matignon ou à l’Élysée et avait des informations intéressantes. Mais, bizarrement, je ne les retrouvais jamais dans mon journal... Quand on fait un reportage, on part deux ou quatre semaines et, au retour, on me demande de faire 10 pages, ce qui est énorme pour Le Figaro Magazine. Mais avec les photos, c’est peut-être le centième de ce que l’on a vécu. Il était donc dommage que tout cela dorme dans mes carnets. Le grand reporter jouit toujours d’un certain prestige. Or, quand il est sur le terrain, il doit affronter de nombreuses contraintes, il peut se faire arrêter, il peut se faire dépouiller... C’est ce que je voulais raconter dans ce livre. »

Ces anecdotes sont parfois aussi importantes que le fond de l’information, car elles révèlent un climat général. Par exemple, il évoque l’Irak sous Saddam Hussein, avec les femmes libres qui buvaient de l’alcool. Pourtant, on n’osait pas trop le dire à cette époque : « L’intérêt de ce livre, c’est de sortir de la doxa. Je ne suis plus salarié du Figaro Magazine, donc je n’ai pas à adhérer à sa ligne éditoriale avec laquelle je ne suis pas toujours d’accord sur certains gros sujets de société. Chaque fois, je présente une carte et la situation géopolitique. J’étais en Irak un an avant les frappes destinées à faire tomber Saddam Hussein au nom de ce prétexte fallacieux des armes de destruction massive qui n’ont jamais existé. Il fallait un prétexte pour intervenir. Je découvre un pays qui a déjà été bombardé par les Américains à de nombreuses reprises et qui est soumis à un embargo international. C’est le régime baasiste, c’est le panarabisme socialiste, et il y avait une liberté religieuse. Je parle bien de liberté religieuse, mais pas de liberté politique, puisqu’il est évident que les opposants à Saddam Hussein passaient de sales quarts d’heure. Les filles étaient effectivement en minijupe et on trouvait de l’alcool dans les restaurants. Deux ans plus tard, après la guerre, j’y suis retourné : il y avait des femmes voilées partout et tout était interdit. Voilà le résultat de l’intervention occidentale en Irak. »

Dans son livre, il raconte un dîner avec des humanitaires français, dans une villa bourgeoise de la banlieue de Bagdad. Des gens grassement payés par des subventions, qui roulent en 4X4, et, au bord de la piscine, ils n’ont qu’une seule obsession : faire barrage au Front national : « Exactement. Nous étions en mai 2002 et c’était surréaliste. Nous sommes dans un pays quasiment en guerre, avec un embargo terrible, avec des enfants qui crevaient de faim dans les rues, et je tombe sur ces humanitaires français, lors d’une réception donnée par la consule de France. Jean-Marie Le Pen était au second tour de la présidentielle et ces gens, en sortant de leur 4x4 avec chauffeur, goinfrés de subventions publiques, m’expliquent que le péril numéro un dans le monde, c’est Jean-Marie Le Pen en France ! Ces gens sont persuadés d’avoir raison, alors ils insistent. Et toute cette gauche caviar savait exactement ce qui était bien ou mal, noir ou blanc… Ce que j’ai vu sur le terrain contredisait tout ce qu’ils nous racontaient en France. »

Évoquons la question en Ukraine. Il a commencé à couvrir ce conflit dès 2014 pour Le Figaro Magazine. Aujourd’hui, il est impossible de rappeler cela, car cela signifie que la guerre n’a pas commencé en 2022, mais en 2014 : « Vous avez raison. Sinon, on vous accuse d’être un agent de Poutine ou du FSB ! C’est n’importe quoi. Je suis allé en Ukraine déjà au moment de la révolution Orange, en 2004, quand il y a eu cette tentative de renverser un gouvernement pro-russe. Il y a eu la première guerre d’Ukraine en 2014, jusqu’en 2015, puis la seconde en 2022. Mais on a tendance à oublier beaucoup de choses en Occident. La guerre a commencé par l’annexion de la Crimée par la Russie. Mais la Crimée a toujours été russe, donc le terme d’annexion est purement « occidental ». Il y a deux républiques que l’on dit être pro-russes et, quand j’y suis allé, j’ai pu constater que toute la population était russophone et russophile. Donc, elle ne se voyait absolument pas en dehors de l’orbite de Moscou. On voulait lui interdire de parler russe et d’écrire en cyrillique, puisque c’est la politique du gouvernement ukrainien occidental de l’époque, financé par Georges Soros et de nombreuses ONG. Ces gens donnent de l’argent pour financer des manifestations, tout en restant bien planqués dans leur bureau à New York, sans prendre le risque de se faire flinguer sur une place lors d’une manifestation. »

Côté ukrainien, dès 2015, il observe les combattants du régiment Azov, issus de l’ultradroite radicale, soutenus par l’OTAN. Le héros de ces gens est Stepan Bandera, collaborateur du Troisième Reich, comme l’a aussi rappelé Simone Veil il y a quelques années. Pourquoi cette information ne passe-t-elle pas auprès de l’opinion publique ? Jean-Louis Tremblais partage son analyse : « Tout simplement parce que le narratif officiel est le suivant : les Russes sont les méchants et les Ukrainiens sont les gentils. Tout cela en dépit de toute vraisemblance. Il n’y a pas plus corrompu que le gouvernement ukrainien actuel. On sait très bien qu’il y a des tonnes d’armement que nous avons envoyées là-bas et qui ne sont jamais arrivées sur la ligne de front. Ces armes sont en Turquie, en passe de passer en Syrie pour être récupérées par les djihadistes. Il y a eu plusieurs scandales de la sorte. Il y a eu des gilets pare-balles qui ont été « égarés » et que l’on retrouve maintenant en Libye et au Mali. Je ne dis pas que les Russes ne sont pas corrompus, mais ces gens sont tous les héritiers du système soviétique qui était pourri jusqu’à la moelle. Le postsoviétisme est encore plus pourri. Donc, ce sont tous des corrompus, dans les deux camps. Le Russe est aujourd’hui le Serbe des années 90, on ne doit pas l’aimer parce qu’il est chrétien, orthodoxe et patriote. J’écris cela clairement dans mon livre. Les troupes de choc de l’armée ukrainienne sont composées de gens ultranationalistes, avec des tatouages rappelant la division SS ukrainienne, des dizaines de milliers de juifs exécutés dans des fosses communes, c’est le résultat des aînés de tous ces gens. Tout cela parce que la famille Biden avait des intérêts financiers en Ukraine, tout le monde le sait aujourd’hui, notamment dans les grandes fermes d’OGM. Trump a hérité de cette situation. Je ne suis pas fan de Trump, ni des Américains en général, puisqu’ils ont fait de nous des caniches des États-Unis. Mais il essaye de trouver une solution plus réaliste que celle de ses prédécesseurs. »

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