Gros plan sur la Revue de Recherche sur le Renseignement.
LITTÉRATURE
Le troisième numéro de la Revue de Recherche sur le Renseignement, éditée en partenariat avec le CNAM, propose une exploration inédite du secret et des légendes dans le renseignement, avec un accent particulier sur les nouveaux défis posés par l’ère numérique et l’intelligence artificielle. À travers des affaires emblématiques, comme le dossier Farewell, et des analyses sur la culture interne des services, ce numéro s’intéresse à la fabrication et à la mise en scène du secret.
Michel Guérin, rédacteur en chef de la revue, est inspecteur général honoraire de la Police nationale. Il a occupé de nombreux postes sensibles dans le renseignement, notamment comme sous-directeur du contre-terrorisme et du monde arabe et musulman au sein de la DST, directeur central adjoint de la DCRI et chef de l'inspection générale de la sécurité intérieure de la DGSI. Il enseigne actuellement le renseignement à l'IEP de Paris.
Dans sa dernière revue, il évoque de grandes affaires, notamment celle de Farewell. Michel Guérin rappelle que « le mot légende parle à tout le monde. En plus, cela fait référence à cette série télévisée qui a eu énormément de succès. Donc il y a toujours cette partie mystérieuse qui attire les gens vers l’univers du renseignement. L’affaire Farewell a largement contribué à affaiblir l’Union soviétique et elle a surtout fait prendre conscience à l’Occident de l’étendue des dégâts. Vladimir Vetrov, lieutenant-colonel du KGB, a décidé de donner des informations à la DST et c’est devenu l’affaire Farewell. C’est ce que l’on appelle un walk-in : c’est un officier de renseignement qui décide à un moment de trahir son service d’origine pour aller livrer des informations à l’adversaire. Il y a énormément de motivations derrière. J’ai d’ailleurs écrit un ouvrage sur ces walk-ins. Il y a parfois un désir d’avantages financiers ou en nature. À l’époque, pour des officiers soviétiques, l’avantage était de passer à l’Ouest et de bénéficier de conditions matérielles plus favorables. Mais il n’y a pas que cela. Il y a aussi un problème psychologique chez beaucoup d’entre eux. C’était le cas en ce qui concerne Vetrov, donc Farewell, puisqu’il avait un désir de vengeance, une volonté de régler des comptes. Lorsque les gens acceptent de donner des informations, derrière il y a l’ego et, chez lui, c’était clairement un problème d’ego. Il a eu un problème quand il était en poste au Canada et les Russes ont décidé qu’il ne pourrait jamais plus exercer ses talents à l’extérieur. Pour lui, c’était inadmissible. Il se considérait comme un opérationnel et, pour les officiers du KGB, avoir un poste à l’extérieur, c’était quelque chose de prestigieux. Vetrov s’était retrouvé cantonné dans un emploi de bureau au sein du KGB à Moscou. Sa carrière était bloquée et il en a gardé un ressenti extrêmement fort. Il s’est aperçu que tout s’écroulait autour de lui. Le KGB était efficace, mais tout s’effondrait à l’intérieur. Il y avait des conflits internes, tout le monde buvait beaucoup, cela couchait énormément... Donc, cela ne convenait pas à Vetrov, qui a décidé de franchir le pas en proposant ses services à la DST. »
Dans le film sur l’affaire Farewell, ce personnage dit à plusieurs reprises qu’il ne veut pas trahir son pays, mais qu’il fait cela simplement pour que son pays change. D’ailleurs, il refuse même de passer à l’Ouest… En fait, il ne semblait pas renier son pays, mais plutôt l’idéologie communiste qui y régnait à l’époque.
Pour Michel Guérin, « il faut toujours se placer sous des angles différents. Évidemment, vu de l’Occident, Vetrov est un héros, puisqu’il voulait mettre à bas ce régime. Mais, de l’autre côté, pour son service, c’était ni plus ni moins un traître. C’est d’ailleurs le cas de tous les walk-ins. Vu du service récepteur, donc du pays qui accueille, ce sont évidemment des gens très bien. Mais, pour leur pays d’origine, ce sont tout simplement des traîtres. Il est toujours très compliqué d’y voir clair dans les motivations profondes. On pourrait discuter à l’infini du profil de ces gens. Certains sont sincères, il n’y a aucun doute, mais il y a toujours une part de justification. Attention, quand on franchit le pas, c’est comme si vous sautiez d’un avion : vous ne remonterez jamais. C’est extrêmement radical. Psychologiquement, c’est extrêmement difficile, notamment vis-à-vis de sa famille. »
Il explique que lorsque l'on saute de l’avion, on ne remonte jamais. Prenons l’exemple de la période de Vichy. Ceux qui sont partis à Londres étaient considérés comme des traîtres et, si l’Allemagne avait gagné, ils n’auraient sans doute jamais pu revenir en France. Cela a duré quatre ans et ce sont les légalistes qui ont été qualifiés de traîtres : « Ce sont deux choses totalement différentes, puisqu’il s’agissait d’une guerre et d’un pays envahi. Dans notre ouvrage, avec Farewell par exemple, on évoque bien les walk-ins, c’est-à-dire des personnes formées pour servir leur pays, ce sont des spécialistes qui trahissent ensuite. On regarde toujours du côté de l’Union soviétique, mais effectivement, cela concerne toutes les époques. Il y a aussi eu des walk-ins en sens inverse au moment de la guerre froide. Ils ont fait énormément de mal à l’Ouest. Il y a des gens de la CIA et du FBI qui ont trahi leur pays pour des raisons matérielles. Ces gens ont été arrêtés, ils ont fait de la prison, et tout cela sans retour. Oui, on ne remonte jamais dans l’avion. Il y a quand même eu des cas de gens qui ont trahi et qui se sont retournés. On peut se poser la question de savoir si c’étaient des gens envoyés en mission pour déstabiliser le dispositif adverse. Il faut bien se rendre compte que c’est un changement de vie que d’être un walk-in. Certains sont quand même retournés dans leur pays, mais ils ont toujours été ensuite considérés comme des traîtres. »
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