Histoire des Abysses : de l'Antiquité à nos jours.
LITTÉRATURE
Catherine Vadon est océanographe. Elle a été maître de conférences au Muséum national d’histoire naturelle, spécialiste des profondeurs, et elle travaille depuis plusieurs décennies à la diffusion des connaissances en matière de biodiversité et d’écologie. Dans son dernier ouvrage, nous emmène à la découverte des abysses, à partir du bathyscaphe d’Alexandre le Grand, puis les cloches des plongeurs du XVIe siècle, jusqu’aux robots capables d’atteindre les zones les plus profondes de l’océan. Son livre nous invite à réfléchir à notre relation avec ces mondes « invisibles », à leur fragilité, à leur rôle essentiel dans l’équilibre de la vie sur notre planète et à la convoitise qu’ils suscitent : « C’est un sujet passionnant. Je raconte comment l’humain est descendu progressivement dans les grandes profondeurs : au temps d’Aristote et d’Alexandre le Grand, c’était seulement quelques mètres et, aujourd’hui, c’est 11 kilomètres puisque c’est le fond le plus profond connu de l’océan. Ce livre raconte comment nous avons construit des engins, aujourd’hui des robots, pour aller voir ce qui se passe. Dans les grandes profondeurs, la pression est énorme et l’obscurité est totale. »
D’ailleurs, elle rappele que dans la philosophie, l’abîme est la métaphore qui signifie la parfaite obscurité : « Il n’y a pas de définition exacte du terme abîme ou abysse. Dans les mythologies ou les religions anciennes, c’était associé à tout ce qui est inconnu, donc à ce qui faisait plutôt peur. Progressivement c’est la science qui a pris le pas en décrivant la réalité de ces fonds et des bestioles qui y sont. Quand on pense aux premiers plongeurs qui mettaient un entonnoir sur la tête, c’était déjà un exploit de pouvoir descendre. Il y avait les pêcheurs de perles et d’éponges, en Tunisie ou à Ceylan, qui descendaient à de grandes profondeurs. Pour le commun des mortels, c’était insensé et impossible. »
Dans l’Antiquité, on ne savait pas que la Terre était ronde et l'on pouvait penser qu’il n’y avait pas de fond : « D’abord, il y a eu la théorie de la Terre creuse, avec à l’intérieur un foyer d’eau bouillonnante pour réchauffer l’ensemble. Pendant longtemps, le seul moyen de sonder, c’était le fil à plomb, juste une ficelle avec un plomb au bout. Par petits fonds, on pouvait estimer la profondeur. Mais dès que l’on allait à plus de 500 mètres, les courants emportaient le plomb et il n’y avait aucune connaissance de la réalité. Même au temps des grandes expéditions de La Pérouse, on n’avait pas la technique pour sonder. Buffon lui-même disait que s’il n’était plus possible de sonder, c'était peut-être qu’il n’y avait pas de fond. » Même Jules Verne en 1864 imaginait des abysses avec des températures dépassant les 200 000° : « Jules Verne s’appuyait plus ou moins sur les connaissances scientifiques du moment, en les intégrant à ses romans. Après, il va falloir attendre la bathysphère de l’américain William Beebe, un globe de 2 mètres, avec deux hublots, et il est descendu à 900 mètres de profondeur. Il fallait être sacrément courageux ! J’insiste sur le courage de tous ceux qui sont descendus. Il est facile ensuite de dire que tel ou tel chercheur est descendu à plusieurs centaines de mètres, mais il faut comprendre ce que cela représente au niveau humain. Ils ont peur. C’est un volet qui n’a pas été assez expliqué, alors qu’il est pourtant très important dans l’aventure humaine. Une grande descente au fond de l’océan, cela se prépare comme une expédition spatiale, avec une technologie très sophistiquée et très avancée. La préparation est similaire. »
Sait-on vraiment ce qu’il y a dans ces grands fonds ? Catherine Vadon explique : « On a découvert seulement 1 % des surfaces des grandes fosses océaniques pour l’instant. Il faut descendre un engin, filmer grâce à une technologie extraordinaire, envoyer des atterrisseurs, comme sur la Lune, pour faire des prélèvements... Donc, c’est encore quelque chose d’assez nouveau. » Elle évoque les projets de maisons sous la mer et l'on pense à la cité engloutie : « C’est Cousteau qui a imaginé cela. On cherche encore cette cité engloutie. Certains situent l’Atlantide vers les Açores, dans l’Atlantique, d’autres vers la Grèce, en Méditerranée. Mais, nous n’avons aucune trace de cela. Cousteau avait voulu envoyer des humains sous l’eau, grâce à la plongée à saturation, en les faisant vivre plusieurs jours de suite. Les projets ont été poursuivis, mais la maîtrise n’est pas encore là. 70 % de la surface de la planète est recouvert par de l’eau. C’est la plus grande biosphère habitable. On sait très peu de choses sur tout cela. On fait toujours des découvertes, comme les sources hydrothermales, des volcans en grande profondeur, il y a toute une vie autour. On vient de découvrir que les fameux nodules polymétalliques, qui gisent à 6000 mètres au fond de l’eau, seraient producteurs d’oxygène. Une équipe scientifique s’est aperçue qu’il y avait un champ électrique avec une production d’oxygène. Si c’est le cas, nous sommes au bord d’un rebondissement énorme. Cette exploitation risquerait d’abîmer profondément les grands fonds et pourrait annihiler une source d’oxygène. On nous a toujours dit que l’oxygène était produit à l’extérieur et, maintenant, on est en train de découvrir que la production d’oxygène pourrait venir des grands fonds. C’est une véritable révolution. »
Elle est incontestablement celle qui connaît le mieux les fonds marins. On nous répète toujours que la nature est fragile. Toutefois, on a pu constater au moment du confinement qu'elle avait repris ses droits en quelques semaines : « D’abord, il faut faire preuve d’humilité par rapport à la connaissance. Cette masse d’eau, dont on a du mal à mesurer le volume - c’est inimaginable - renferme tellement de mystères qu’il faut d’abord être prudent dans ce que l’on dit. Il me paraît difficile d’être aussi sûr dans les affirmations que l’on entend aujourd’hui. Par exemple, cette découverte sur les nodules renverse complètement la connaissance. Nous avons devant nous toutes sortes de connaissances qui arriveront. Notre point de vue sur le monde océanique doit évoluer en permanence en tenant compte de ces nouvelles données. Pour répondre à votre question, cette approche de l’inconnu donne une espèce de paix intérieure, notamment sur la découverte des animaux et ces adaptations extraordinaires, comme les requins qui ont traversé toutes les périodes d’adaptation depuis les époques géologiques. Ils sont toujours là. Il y a beaucoup de réflexion et de paix. L’océan va mal par certains côtés, mais cette découverte permanente apporte une sérénité. »
« Histoire des Abysses : de l'Antiquité à nos jours » de Catherine Vadon est publié chez Arkhê Éditions.
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