Invasion et annexion : Anne de Bretagne face à la destruction du Duché.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Comment la Bretagne a-t-elle perdu son indépendance ? Voici l'épineuse question que Louis Mélennec a décidé d'étudier en profondeur. L'usage est de parler de « rattachement » et les mariages successifs d'Anne de Bretagne avec Charles VIII et Louis XII constitueraient l'illustration d'une volonté d'union mutuelle et perpétuelle. Pourtant, les archives diplomatiques et religieuses de l'époque montrent une réalité toute différente. L'histoire, telle qu'elle s'est déroulée, est au final une invasion militaire, suivie d'une annexion politique dont les rebondissements ont perturbé le sort et l'équilibre de toute l'Europe. Loin d'être le fruit d'une entente, les alliances avec Anne de Bretagne, devenue reine de France à deux reprises, sont au contraire celui d'un piège bien mené. Ce livre passionnant de 800 pages reprend la thèse de doctorat en histoire, initiée en Sorbonne, en 2001, après la soutenance d’un Diplôme d’Études approfondies d’histoire moderne, devant un jury composé de deux membres de l’Institut. Ce travail a exigé 25 années de recherches et a été patronné par l’historien Reynald Secher qui a révélé au monde les atrocités de masse perpétrées en Vendée et en Bretagne par les armées françaises en 1793 et en 1794. 

Louis Mélennec souligne que les Bretons ne connaissent pas leur histoire : « L’histoire des deux nations - la Nation bretonne et la Nation franque, puis la Nation bretonne et la Nation française - est une série de conflits et de guerres, entrecoupés par de rares périodes d’alliances, dont les séquelles subsistent encore par les forteresses construites par les deux pays ennemis pour se défendre l’un de l’autre. Par exemple, du côté breton : Fougères, Vitré, Saint-Aubin-du-Cormier, Rennes, Chateaugiron, Chateaubriand, Ancenis, Clisson, Nantes, Pornic, Guérande… La mort d’Anne de Bretagne - en 1514 - est une date charnière, qui marque la fin de l’indépendance de la Bretagne et son annexion non consentie par la France. Cette héroïne hors norme fut une Sainte et sera peut-être un jour le symbole mondial des peuples persécutés. La Bretagne médiévale est un État totalement indépendant et souverain jusqu’à la mort d’Anne de Bretagne en 1514. Du point de vue institutionnel, au moment des invasions de 1487 à 1491, la Principauté est en avance de plusieurs siècles sur la France. Elle possède un Souverain, le Duc, couronné à Rennes, un Premier ministre, le Chancelier, un gouvernement - le Conseil ducal -, des ministres - les Conseillers. Le Duc est un arbitre, non un maître tyrannique. Les décisions importantes, contrairement à la France, ne sont pas prises par le Souverain, mais par les États de Bretagne, qui sont un Parlement, comme dans les États démocratiques actuels. Le droit et la fiscalité bretons sont strictement distincts de ceux du pays voisin. La France, au contraire, évolue vers des institutions très centralisées, autoritaires et absolutistes : le Roi commande et ordonne, pille les richesses nationales pour alimenter ses guerres et ses dépenses faramineuses, les sujets obéissent, sous peine de sanctions qui peuvent être gravissimes. La notion de Libertés publiques est inconnue en France, alors que la coutume bretonne, largement inspirée des préceptes chrétiens, contient déjà en germe ce que nous appelons les Droits de l’Homme. » 

Il évoque la guerre entre 1487 et 1491, et l’historien Reynald Seycher cite le 4 août 1789 comme une date majeure de l’annexion de la Bretagne : « En 1491, la duchesse Anne est mise en situation d’épouser le roi Charles VIII, fils de Louis XI, que j’appelle l’Attila de la Bretagne, sinon elle risque de voir son pays détruit. Les archives sont très détaillées. La duchesse ne veut pas épouser son ennemi majeur, qui a fait tant de misère. Mais elle finit par accepter cela, car c’est le seul moyen de sauver ce qui peut être sauvé. Donc, elle épouse le roi de France Charles VIII en 1491. Elle reste sa femme jusqu’en 1498, où Charles VIII meurt d’un traumatisme crânien. Dans le contrat de mariage, il est stipulé que si le roi meurt sans héritier naturel, la duchesse peut reprendre possession de son pays. Elle redevient duchesse à part entière et elle se remarie avec Louis XII, son cousin. Louis XII a combattu dans les armées bretonnes, c’est un proche parent de la famille royale de Bretagne. À cette époque, Anne est veuve à 22 ans. Louis XII a 37 ans et il a beaucoup d’admiration pour sa cousine. Ils se marient et Anne de Bretagne impose des conditions strictes, notamment le fait de reprendre la totalité du gouvernement de la Bretagne et, s’ils ont deux enfants, c’est le deuxième enfant qui héritera du trône breton. Cela va durer jusqu’en janvier 1514, date de la mort d’Anne de Bretagne. Elle a reconstruit toute la Bretagne et son règne a été remarquable. Louis XII meurt une année plus tard et c’est un monstre qui lui succède, en l’occurrence François Ier, puisqu’il prend la décision d’annexer la Bretagne en 1532 avec des milliers de soldats. À partir de là, François Ier est quand même contraint de laisser de larges pouvoirs aux Bretons, notamment un Parlement général, c’est-à-dire l’Assemblée nationale bretonne de l’époque, et la Bretagne est en avance de plusieurs siècles sur le plan institutionnel par rapport à la France. La France est un pays absolutiste, les citoyens ont très peu de droits, ce qui n’était pas le cas en Bretagne. Jusqu’en 1789, les Bretons réunissent chaque année leur Parlement pour continuer de voter leurs lois et leurs impôts. Évidemment, en face, les Français essayent d’arracher les richesses des Bretons. Tout cela ressort des archives exceptionnelles que j’ai pu amasser. C’est un combat permanent entre les Bretons et les Français. » 

En résumé, pour bien comprendre la situation, peut-on dire que la Bretagne était indépendante jusqu’en 1487, qu'ensuite elle a connu une période d’autonomie entre 1491 et 1789, puis a perdu son autonomie en 1789 ? L’historien explique que « la Bretagne a été annexée une première fois en 1491, à la suite du mariage forcé de la duchesse Anne avec Charles VIII, et une seconde fois en 1532, par la violence, la peur, l’achat des « élites » bretonnes. Une troisième fois, radicale cette fois, en 1789. Dès le règne de Louis XIV, sous la férule de Colbert, la Bretagne s’appauvrit considérablement, par les prélèvements fiscaux, et les obstacles et taxes frappant ses productions. Elle parvient à se maintenir à un niveau satisfaisant jusqu’en 1789, par sa résistance permanente au pouvoir monarchique. Mais le phénomène devient endémique sous la houlette du persécuteur révolutionnaire, qui puise en Bretagne ses administrateurs, ses soldats, ses marins, ses navires, les produits de son agriculture, et devient, ne lui restant que la peau et les os, selon l’excellente formule de Marcel Texier, « le trou du cul de l’Europe » durant le 19ème siècle. Les Institutions nationales - les États de Bretagne et le Parlement - maintenues par les rois de France, qui fonctionnaient d’une manière efficace en dépit des pressions incessantes du gouvernement royal, sont interdites de se réunir, c’est-à-dire supprimés en 1789 et 1790 par ces malades mentaux qualifiés de « révolutionnaires ». Les Bretons sont privés de tous leurs droits, sans exception. Ils votaient jusqu’alors leurs lois et leurs impôts. Désormais, ils doivent obéir aux ordres de Paris, sans aucune possibilité de discussion. La langue bretonne est combattue, traînée dans la boue, humiliée, au point de devenir, à la fin du siècle, un sujet de honte et de dégoût pour ses propres locuteurs. La charnière se trouve entre les deux guerres. L’enseignement et le catéchisme en langue bretonne sont persécutés et interdits. Les Français déversent sur les Bretons des injures honteuses, témoignage d’un racisme anti-breton furibond. Ces injures sont ordurières. On dresse d’eux des portraits ignobles : sales, puants, chargés de puces et de poux... Ce ne sont pas des hommes, mais des êtres situés à mi-chemin des humains et des animaux. » 

En conclusion, il revient sur les points majeurs à retenir : « Avec le mariage d'Anne de Bretagne avec Charles VIII, en 1491, la Bretagne est annexée une première fois, de 1491 à 1498, année de la mort de Charles VIII. De 1499 à 1532, elle est cogouvernée par les Bretons et les Français. Elle est annexée en 1532, mais récupère peu à peu une large autonomie jusqu'en 1789. De la mort de Louis XIV en 1715, à 1789, elle lutte contre les empiétements de la monarchie avec une grande efficacité, en relation avec les autres provinces de France. C’est en 1789 que tout se gâte. Et la Bretagne perd tous ses droits. Les Bretons ont créé à Versailles et à Paris le Club Breton. Le 4 août 1789, c’est sous la présidence de l’avocat de Rennes, Isaac Le Chapelier, que les privilèges féodaux sont abolis. C’est à la fin de 1789 et au début de 1790 que les Institutions bretonnes sont interdites par la France. » 

« Invasion et annexion : Anne de Bretagne face à la destruction du Duché » de Louis Melennec est publié aux Éditions Yoran Embanner.

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