Jaune.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Éric Desmons est agrégé de droit public, professeur à l'université Paris 13 et ancien directeur du Centre d'études et de recherches administratives et politiques. Il est l’auteur de nombreux essais et articles de théorie politique et de philosophie du droit. Dans son dernier roman, « Jaune », il s’intéresse au déclassement de la France périphérique en imaginant une histoire policière dans le milieu des Gilets jaunes. 

Il nous explique son intérêt sur le phénomène des Gilets jaunes : « Il y a des raisons académiques et des raisons personnelles. J’ai dirigé pendant une dizaine d’années la Revue française d’histoire des idées politiques. J’ai été parisien pendant trente ans, je n’y habite plus, donc je connais bien ce que l’on appelle la France périphérique puisque j’habite dans un village de 380 habitants. Je m’intéresse à ce monde car des membres de ma famille ont été sur des ronds-points. J’y suis moi-même allé et j’avais envie d’évoquer ce sujet. Il ne s’agit pas de revenir sur l’insurrection des Gilets jaunes, mais d’évoquer le milieu sociologique des Gilets jaunes. J’ai écrit un livre, qui est un polar, qui se déroule dans cet univers. C’est une forme de témoignage. C’est aussi un ouvrage politique, puisqu’il traite de bon nombre d’aspects de ce mouvement qui n’ont pas été traités par ailleurs. Il y a eu beaucoup d’essais sur la question, notamment de sociologues, et il y a eu un livre d’Aude Lancelin sur le sujet, mais il n’y avait pas eu de roman. » 

Pour une partie de la société française, il s'agissait d'un épiphénomène, alors que les problèmes sociaux se sont accentués : « Ils se sont accentués sur tous les points. On a évoqué la nécessité de lutter contre la désertification, mais les choses se sont plutôt aggravées. Je suis le témoin direct de l’état de l’hôpital dans ma région, alors que j’habite à 120 kilomètres de Paris, j’évoque les EHPAD, et l'on pourrait multiplier les exemples, notamment sur la fuite des services publics. Depuis la crise sanitaire, les commerces commencent également à décliner, notamment les commerces de bouche et de vêtements. Aujourd’hui, il y a beaucoup de fermetures. La désertification s’est accentuée. Je me suis intéressé aux gens qui vivent dans un milieu totalement sinistré. Je ne suis pas dans une région touristique et maintenant la région est la proie des promoteurs d’éoliennes et de photovoltaïque. Les quelques paysages remarquables qui restaient sont ravagés par ce délire de l’éolien et du photovoltaïque. Je voulais aussi témoigner de la vie quotidienne des gens et de leurs sentiments vis-à-vis du sort que ce système leur réserve. Beaucoup de gens cumulent deux ou trois emplois, parce que ce ne sont pas des emplois à temps plein. On est dans le règne de la débrouille. J’ai voulu montrer comment les habitants de ces territoires se sont organisés, presque spontanément, par des réseaux de solidarité, pour essayer de contenir le rouleau compresseur qui les écrase. Ce n’est pas une économie parallèle ou une économie souterraine, mais il y a l’exploitation de toutes les ressources possibles, que ce soit de l’aide aux personnes ou du bricolage, pour essayer de trouver de quoi survivre. On parle de cela assez peu souvent. Au moment de la crise des Gilets jaunes, il y a eu des reportages dans les médias, mais cela s’est fait de façon extrêmement rapide et surtout de façon superficielle. » 

Son livre s’intitule « Jaune » et le prochain épisode pourrait presque s’appeler « Survivre », parce que ce sont des gens qui se battent pour survivre : « Oui, qui se battent pour survivre. Cette population est hétérogène. Il y a des classes d’âge et des classes sociales différentes, mais elles sont toutes confrontées aux mêmes problèmes. Le point commun, c’est le rejet du système. J’analyse la forme que peut prendre ce rejet. Les insurrections ont été un échec, parce qu’il s’agissait d’un mouvement spontané et, quand on travaille sur l’histoire des idées politiques, les jacqueries n’ont jamais mené nulle part. En l’occurrence, aucun parti politique et aucun syndicat n’ont voulu récupérer ce mouvement polymorphe. L’insurrection a échoué et le seul moyen d’exprimer sa défiance reste le vote. Ce n’est pas annoncer un scoop que de dire que dans ces régions, le vote contestataire va assez majoritairement au Rassemblement national. Pour l’instant, c’est une soupape de sécurité pour canaliser la contestation. Mais que va-t-il se passer ensuite ? Si ce système est maintenu, à mon avis, il n’y aura pas de mouvement révolutionnaire, car la fibre révolutionnaire, qui est dans l’identité nationale, est un peu usée. Tout est fait pour que cela ne se produise plus, en isolant les gens, en faisant en sorte que les contestations soient des micro-contestations et l'on ne voit pas actuellement de parti politique capable de faire valoir les revendications d’une partie importante de la population. C’est d’ailleurs dans cette partie de la population que l’on trouve le plus grand nombre d’abstentionnistes. Il y a beaucoup de gens qui ne se déplacent plus pour aller voter. Je décris un monde qui est dans une impasse et dont on peut craindre qu’il étouffe progressivement. » 

Nous avons aussi demandé à Eric Desmons si cette contestation ne prend pas une autre forme à travers le rejet de tout ce que peuvent dire l’État ou les corps constitués, que ce soit au moment de la vaccination, la guerre en Ukraine ou via les fortes audiences de Cyril Hanouna sur les boxs. L’auteur souligne : « Je ferai une différence entre l’État et le système. Il y a une demande d’État, mais la réponse de l’État n’est pas adaptée à la demande. Il y a une demande de sécurité et une demande en termes de santé publique. N’oublions pas qu’il n’y a plus de médecins dans les campagnes, donc ce n’est pas une défiance vis-à-vis de l’État, mais une défiance vis-à-vis des gouvernements en général. La rupture doit dater de 2005, au moment du référendum sur la Constitution de l’Europe. C’est quelque chose qui vient de loin. Il y a une demande d’État qui n’est pas satisfaite. On a conscience que l’État sert actuellement des intérêts qui ne sont pas ceux des populations, mais que l’État est au service d’intérêts économiques supérieurs. D’ailleurs, au moment de la Covid, les choses se sont faites de façon très opaque. On pressent des liaisons très dangereuses entre l’État et les grands groupes financiers. Face à cela, les gens demandent un peu plus de souveraineté. Cela veut dire que les Français souhaitent un État protecteur, parce qu’ils observent que l’État n’est plus protecteur et constatent qu’il y a une prédation économique qui vient d’ailleurs. C’est un peu ressenti par une partie de cette population, même si elle ne parvient pas à mettre des mots sur ses maux. Parfois, dans les campagnes, les gens ne voient pas exactement comment s’articulent les jeux de pouvoir, mais ils ont une intuition. Ils ont aussi le sentiment d’être les dindons de la farce, c’est-à-dire d’être ceux qui vont vers le déclassement. Ce sont des gens qui passent progressivement des classes moyennes et aisées aux classes inférieures et qui peuvent tomber ensuite dans des situations de grande précarité. L’État n’est plus une garantie contre le déclassement et, parfois, il accélère le mouvement. Voilà pourquoi il y a une défiance absolue. Quant aux solutions, on peut évoquer la solution passionnelle immédiate, mais la révolution ne viendra pas. Donc, je ne vois pas d’autre issue qu’une forme de résignation. Mon roman est aussi un roman sur la résignation de ce monde. On ne peut rien faire et on ne peut même plus se révolter. On est dans l’illustration de la thèse d’Étienne de La Boétie qui disait qu’il n’y a pas meilleure tyrannie que celle à laquelle les populations consentent. Toute tyrannie ne tient que par le consentement de ceux sur laquelle elle s’exerce. » 

« Jaune » d’Éric Desmons est publié aux Éditions Perspectives Libres.

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