Un Français libre : Maurice Assier de Pompignan.
LITTÉRATURE
Emmanuel Rougier est écrivain, spécialisé dans les travaux historiques, et administrateur de la base de données généalogique Roglo. Il vient de publier une biographie de son grand-père, Maurice Assier de Pompignan, peu connu du grand public. Ce livre est est passionnant car il démontre comment des Français basés en Afrique ont contribué à faire la grande histoire de France. N’oublions pas que les premiers résistants à rallier le général de Gaulle, outre les Bretons de l’Ile-de-Sein, sont pour la plupart venus d’Afrique. Cet ouvrage est un hommage à ces « petites mains » qui ont fait la France d’aujourd’hui. Maurice Assier de Pompignan devint en 1940 l’un des premiers cadres de la France libre. Membre du gouvernement général de l'Afrique Équatoriale Française, maire de Libreville, il mit en œuvre avec Félix Éboué la contribution essentielle de l’AEF à l'effort de guerre, puis à la victoire.
Lorsque l'on parle de l’histoire de France, on résume souvent cela à des personnalités, comme Jeanne d’Arc, Louis XIV, Saint-Louis ou le général de Gaulle, mais il y a aussi toutes ces « petites mains » qui ont fait cette grande histoire de France : « C’est vrai, mon grand-père n’était pas forcément un personnage de premier plan. Il était administrateur des colonies, c’était une organisation qui gouvernait les colonies en Afrique. Je ne l’ai pas connu. Il a toujours laissé le souvenir d’une personnalité exceptionnelle, avec beaucoup de désintéressement, et surtout de quelqu’un de très honnête. Au début, il s’agissait de réaliser simplement un mémorial familial. Finalement, je me suis pris au jeu de l’investigation historique. J’ai vérifié tout ce qui s’est passé en Afrique en 1940. Je n’avais pas réalisé à quel point cette période et ce continent ont été cruciaux pour la France Libre, puisque tout a commencé là. Il ne faut pas oublier que la France Libre a commencé en Afrique équatoriale et que la première capitale de la France Libre a été Brazzaville. »
Il ne faut pas oublier non plus que les premiers engagés volontaires avaient leur matricule commençant par « Alger » : « Henri Amouroux avait écrit « Quarante millions de pétainistes », c’était un peu provocateur, mais il est vrai que tout le monde était derrière le maréchal Pétain en 1940, puisque la France était vaincue. Et les premiers résistants sont ces gens qui ont écouté le général de Gaulle dès le mois de juillet 1940. C’était simplement une poignée d’hommes, avec tout ce que cela représentait comme risques, puisque mon grand-père a perdu la nationalité française, il a été condamné à mort par le gouvernement de Vichy, ses biens ont été saisis et ses comptes en banque ont été fermés. Il est parti en étant persuadé que c’était le bon choix, mais avec absolument aucune sécurité. »
Emmanuel Rougier revient sur l’histoire de son grand-père né à Saint-Pierre, capitale de la Martinique à l’époque : « C’était une ville assez exceptionnelle à l’époque, incroyablement moderne, très bien organisée. C’était une ville paradisiaque très joliment construite, avec des édifices du XVIIIe siècle, il y avait de l’eau partout. Chaque maison avait sa propre fontaine. Malheureusement, elle a été totalement détruite par l’éruption du volcan le 8 mai 1902 et mon grand-père a été sauvé in extremis. En effet, le 6 mai 1902, une cousine lui avait proposé de partir à Sainte-Lucie en bateau. C’est le signe du destin car, deux jours plus tard, la ville a été entièrement détruite par l’éruption volcanique. La famille Assier de Pompignan est une vieille famille créole qui est arrivée en 1710 à la Martinique, dont le père a été anobli par Louis XV, mais ce n’étaient pas des gens fortunés. Mon grand-père a dû quitter la Martinique après l’éruption du volcan, avec seulement les vêtements qu’il avait sur lui. C’était quelqu’un qui n’était pas impulsif. Au contraire, il analysait les choses calmement. Il était déjà orphelin de père et, à l’âge de 13 ans, tout s’est effondré puisqu’il n’avait plus rien. Sa mère l’a expédié à Paris pour faire des études, car il y a eu des subventions apportées aux sinistrés de la Martinique. Il s’est retrouvé pensionnaire seul à Paris à l’âge de 13 ans. Sa mère est morte un an plus tard et mon grand-père s’est retrouvé orphelin à l’âge de 14 ans, sans aucune fortune. »
Il a été admis à l’École nationale de la France d’outre-mer, en quelque sorte l’ENA de l’époque : « C’était effectivement l’ancêtre de l’ENA et il a choisi l’Afrique équatoriale qui était le continent le plus défavorisé. C’étaient des colonies assez récentes, très peu civilisées. Les bons élèves avaient envie d’aller en Indochine ou en Afrique du Nord, mais personne ne voulait aller en Afrique équatoriale, alors qu’il avait envie d’aller là où tout était à faire. Donc, il a été maire de Fort-Lamy au Tchad, maire de Brazzaville au Congo et maire de Libreville au Gabon. Il faut bien se rendre compte que c’était toute une aventure. Pour aller de Bordeaux au Tchad, il fallait au moins deux mois. » On retient aussi que loin des caricatures sur la colonisation, tous ces gens avaient une réelle volonté de changer la vie dans ces territoires : « Les administrateurs de colonies étaient généralement très dévoués à l’enseignement. Mon grand-père avait favorisé de nombreuses créations d’écoles et il avait beaucoup œuvré pour le développement de la médecine. À l’époque, les gens mouraient comme des mouches. La France coloniale a aussi apporté beaucoup de soins et de médecins. André Gide, quand il a fait son fameux voyage au Congo en 1926, a souligné le dévouement de ces administrateurs, en regrettant qu’ils n’aient pas davantage de pouvoir, notamment face à des organisations despotiques qui maltraitaient les gens du pays. Les administrateurs avaient beaucoup de mal à protéger la population locale contre certains colons. Mon grand-père a souvent eu des conflits avec des Européens. Ma grand-mère disait toujours que mon grand-père s’était infiniment mieux entendu avec les chefs de tribus et les autochtones, qu’avec une certaine partie de la frange européenne qui n’était pas toujours très recommandable. J’ai regardé le dossier individuel de mon grand-père et il lui a été reproché par le gouverneur général, un homme très brutal, d’être trop gentil avec les Africains. Il a fait exactement les mêmes évaluations à Félix Éboué, qui a quand même été le premier à rallier le Tchad au général de Gaulle. Ces administrateurs n’étaient pas des brutes. »
Il faut retenir de cette histoire que ces gens ont changé la vie de ces pays pour de nombreuses décennies : « C’était véritablement leur intention. Lorsqu’il y avait du travail forcé, c’est-à-dire la réquisition des travailleurs pour des routes et des chantiers, mon grand-père avait le plus grand mal à convaincre les employeurs de payer correctement les ouvriers. Tout cela était compliqué. La France voulait que les colonies subviennent elles-mêmes à leurs besoins, donc elles devaient rapporter suffisamment et il fallait collecter des impôts, ce qui est une tâche forcément ingrate. » Ensuite, survient 1940 et il abandonne tout pour entrer dans la Résistance : « Il est convoqué par Georges Mandel, ministre de l’Intérieur, pour un poste de gouverneur. Mais les Allemands envahissent la France et mon grand-père se retrouve laissé pour compte. Il part à Bordeaux et on lui demande de repartir à Libreville. Or, il n’y a pas de bateau et il n’y a pas d’avion. Il se retrouve à Marseille et il arrive à trouver un avion pour Libreville. Lorsqu’il atterrit, c’est la guerre civile au Gabon, puisque le Gabon est la seule colonie qui est restée vichyste, alors que les autres pays ont rejoint la France Libre. Le gouverneur du Gabon était sous l’influence d’un évêque très vichyste. En quelques jours, il se rallie au général de Gaulle. C’était vraiment une grande aventure. Il ne faut pas oublier que les gaullistes étaient de vrais aventuriers. »
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