Oswald Spengler : introduction au déclin de l'Occident.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

David Engels est un historien belge. Professeur dans différentes universités européennes, il a publié un grand nombre d’ouvrages, traduits en plusieurs langues. Il est notamment l’auteur du grand succès de librairie sur la crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine.

Dans son dernier livre, il analyse la pensée d’Oswald Spengler, avant tout connu comme le prophète du déclin de l’Occident. Pour David Engels, la morphologie culturelle dessinée par Spengler reste une méthode essentielle afin de comprendre ce phénomène historique qu’est la « civilisation », et ce non seulement en vue d’une prédiction des événements à venir pour la civilisation occidentale, mais aussi et surtout pour notre compréhension des autres civilisations. Tous ses livres nous amènent à réfléchir sur la notion très vague du déclin de l’Occident car, souvent, le peuple a un sentiment de décadence mais mélange un peu tout : les questions économiques, civilisationnelles, culturelles…

Pour David Engels : « Il y a une énorme confusion, même autour de la notion d’Europe. C’est pour cela qu’il faut faire le ménage. Nos élites tentent de définir l’Europe uniquement par ce qu’elles appellent les valeurs universelles, qui seraient identiques aux valeurs européennes, avec une sorte de vague universaliste, donc une Europe qui serait en train de se dissoudre dans une humanité démocratique et libérale. De l’autre côté, vous avez une définition plus civilisationnelle, c’est plutôt la mienne, à savoir que l’Europe est une civilisation unique, ni inférieure, ni supérieure aux autres, mais très spécifique. Cette tentative de comprendre Dieu, l’homme, la nature ou la société, n’est pas censée se dissoudre dans le reste de l’humanité. Aujourd’hui, on tente d’imposer cela au reste de l’humanité en prétendant que c’est quelque chose d’universel. J’essaye d’appeler les forces patriotiques qui, très souvent, s’égarent dans un nationalisme souverainisme, en les sensibilisant autour de cette notion européenne, patriotique et conservatrice. Si l'on veut vraiment que l’État-nation survive, si nos traditions doivent survivre, ce sera dans un cadre européen. J’appelle à s’approprier cette notion d’Europe civilisationnelle en ne la laissant plus à Bruxelles, pour en faire plutôt un cadre pour la défense de nos véritables identités historiques. »

Quel est le pays européen, en allant de l’Atlantique à l’Oural, qui résiste le mieux ? David Engels évoque la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie : « Ce sont des pays qui essayent d’allier un certain patriotisme européen, il y a relativement peu de nationalisme, tout en combinant cela avec une certaine fierté d’être des Européens. Ils regardent cette identité sous un angle historique. Les temps ont changé ces dernières années et il ne reste plus que la Hongrie pour mettre en avant ce modèle qui est à la fois pro-européen et traditionaliste. Maintenant, j'ignore si la Hongrie va survivre. D’un côté, il y a l’Europe centrale, avec une certaine volonté politique d’être à la fois patriotique, tout en étant européenne, avec une population qui vire de plus en plus à gauche, non seulement en Pologne, mais aussi en Hongrie. L’influence de Netflix et de l’américanisation de la société est de plus en plus grande. La population devient de plus en plus libérale et gauchiste avec un établissement politique qui s'efforce, tant bien que mal, de garder en vie certaines traditions. En France, on assiste au phénomène inverse. L’élite politique est 100 % acquise au programme de déconstruction globaliste et universaliste, avec néanmoins une population de plus en plus insatisfaite. En France, il y a de nombreuses initiatives très prometteuses. Peut-être, dans cinq ans, il n’est pas impossible qu’il y ait une situation totalement inverse. L’Est de l’Europe sera de plus en plus woke et l’Ouest, notamment la France, sera plus traditionnel. »

Le philosophe explique que « dans le monde, on observe un retour très fort de ce que l’on pourrait appeler le patriotisme civilisationnel : c’est notamment le cas en Inde ou en Chine. En Russie aussi, on observe une approche patriotique. Je ne dis pas que ce sont des modèles positifs, mais c’est ce que l’on observe un peu partout dans le monde. Finalement, c’est le monde européen qui fait défaut en maintenant cette idée d’un monde unique sous l’égide des États-Unis. Mais c’est un modèle fragile. Si nous voulons que notre Europe survive dans le cadre d’un monde de plus en plus multipolaire, avec de grands empires, nous devrions adopter cette notion de fédération et de civilisation. Pour cela, il faut rapatrier chez nous les industries essentielles à notre survie. Donc, on doit réorganiser cet espace civilisationnel en une sorte de forteresse capable d’assurer cette compétition entre les grands empires. Maintenant, les institutions européennes sont de plus en plus incapables d’assurer une réponse rapide aux différentes crises. La population est de plus en plus immature, elle n’est pas prête à assumer des sacrifices pour aller vers un futur meilleur, et l’ampleur de la crise est telle que je doute de plus en plus que nous ayons le temps de construire un monde meilleur en paix. Ce sont plutôt les événements extérieurs qui vont nous pousser pour nous faire réagir et éviter le pire. Donc, je suis assez réaliste, tout en étant pessimiste. »

On nous a longtemps présentés comme le berceau de la culture et de la négociation démocratique. Pourquoi la question des libertés individuelles laisse-t-elle autant indifférentes les populations ? David Engels souligne qu’il y a différentes raisons : « Je m’intéresse beaucoup aux comparaisons entre les grandes civilisations. Mon modèle est basé sur l’idée que toutes les grandes civilisations ont un début, une éclosion, une phase de déclin et une fin. Je crains que nous ne soyons proches d’un statut post-historique. Toutes les grandes civilisations ont connu cela. Il y a des populations qui, à certains moments, étaient prêtes à mourir pour des idéaux politiques ou religieux, en menant des guerres désastreuses, pour seulement quelques mots, alors qu’aujourd’hui il y a une grande lassitude alors que les enjeux sont plus fondamentaux. On est devenu un peu cynique. La majorité de la population n’est pas prête à mourir pour des idéaux qui sont discrédités depuis des siècles. La réalité actuelle sur la démocratie est à peu près le contraire de ce que l’on voulait initialement. Aujourd’hui, quand on parle de démocratie, on observe que les régimes sont de plus en plus opaques, oligarchiques et technocratiques, et cela n’a plus rien à voir avec cet idéal de démocratie. Quand on parle de liberté, on observe que le système est de plus en plus dominé par la censure, les algorithmes et la bien-pensance. Quand on parle des droits de l’homme ou de la vie humaine, on justifie l’euthanasie et tout un tas de choses. Donc, nous sommes déjà dans un monde où l’on utilise encore les mots de certains idéaux en faisant à peu près le contraire. Le problème, c’est qu’une grande partie de la population a déjà grandi là-dedans. Quand ils entendent parler de démocratie, ils se disent que cela ne représente pas grand-chose. Il y a cette absence de volonté. Ce qui reste des grandes institutions n’a plus de sens. Nous sommes un peu à la fin de la République romaine, au premier siècle avant notre ère, où justement nous avons une population qui perd sa confiance dans la notion de République. L’instauration du régime d’Auguste ne trouve aucune véritable opposition, parce que la majorité de la population n’a jamais vraiment connu cette République qu’il fallait défendre ou rétablir. Nous nous approchons à grande vitesse de cette situation. »

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