Sacrés monstres !
LITTÉRATURE
Les fauves ont laissé leurs places aux monstres, c’est ce que nous explique Roselyne Bachelot dans son dernier livre. Roselyne Bachelot a été plusieurs fois ministre sous les présidences de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron. Dans son dernier livre, elle évoque le remplacement des fauves par des monstres : « Les fauves d'abord : de Gaulle qui avait perçu la fin d'un monde, Chirac le séducteur, Sarkozy le combattant. Les monstres ensuite : Jean-Luc Mélenchon hanté par la colère, Marine Le Pen minée par une filiation destructrice, Emmanuel Macron surgi sans racines des décombres d'un vieux monde détesté et regretté… »
Aujourd’hui, beaucoup soulignent que le niveau politique a baissé. Qu’est-ce qui rassemble ces monstres ? À l’exception de Nicolas Sarkozy et d’Emmanuel Macron, peut-on trouver comme point commun le fait que ces personnes aient connu l’après-guerre et les Trente Glorieuses ? Roselyne Bachelot explique sa démarche littéraire : « J’avance l’idée que la classe politique n’est que le miroir que la société se tend à elle-même. On observe une désaffiliation massive. Il n’y a plus de syndicats, il n’y a plus d’églises, les familles sont très nucléaires, beaucoup de gens n’ont pas de frères ou de sœurs, donc plus de tantes… La société politique s’est aussi désaffiliée. Auparavant, nous avions des fauves et, maintenant, nous avons des monstres. C’est ce que je raconte dans ce livre. Peut-être que le dernier fauve, c’est Jacques Chirac. Malgré les différences idéologiques, ces gens fonctionnaient avec des codes dans lesquels les Français pouvaient se retrouver. Ce n’étaient pas toujours des codes moraux et l'on a vu des valises d’argent circuler, mais, d’une certaine façon, la société est beaucoup plus morale aujourd’hui qu’elle ne l’était hier. Cependant, les gens avaient le sentiment de se reconnaître. Maintenant, on a des gens qui sont étranges. C’est pour cela que j’ai appelé mon livre « Sacrés monstres ! ». J’en décris trois : Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Je cite une phrase de Gramsci dans « Cahiers de prison » : « L’Ancien Monde est mort, le nouveau tarde à apparaître et, dans ce clair-obscur, surgissent les monstres ». Je raconte comment les monstres ont surgi. Ce n’est pas une analyse philosophique, mais ce sont des anecdotes souvent drôles. »
Bien entendu, elle explique sa définition du monstre politique : « Pour moi, le monstre, cela ne signifie pas quelque chose de laid ou de monstrueux. Ce sont des gens qui fonctionnent selon d’autres codes, c’est plutôt l’étrangeté de la chose. Ce sont des gens qui n’auraient sans doute pas existé il y a une trentaine d’années. Jean-Luc Mélenchon est dans les deux exceptions du monstre… Marine Le Pen, c’est cette personne qui n’arrive pas à sortir du cercle de feu que son père a dressé autour d’elle, comme dans la Walkyrie de Wagner. Elle hésite toujours entre ce mouvement vers la respectabilité et la reconnaissance, alors que son parti est clairement d’extrême droite. Emmanuel Macron est quelqu’un qui surgit sur les décombres d’une histoire politique. C’est quelqu’un de très brillant et très séducteur, et il n’aurait sans doute pas pu faire carrière il y a 20 ou 30 ans. Il fait carrière parce que le monde politique s’est désagrégé. Quand j’arrive à l’Élysée, en tant que ministre de la Culture en 2020, je vois ce jeune président, dans cet Élysée complètement remanié, avec des meubles modernes et des tapis modernes, je vois ce garçon étonnamment beau, sans cravate, avec une chemise ouverte et je me dis que vraiment les codes ont changé. »
On retrouve même dans son livre une anecdote amusante sur Robert-André Vivien, baron du gaullisme décédé en 1995, qu’elle nous raconte : « Nous sommes en pèlerinage à Colombey et nous déjeunons dans une auberge. Sur le menu, il devait y avoir du Bourgogne et on nous sert du Bordeaux. Il appelle la serveuse en lui faisant remarquer que ce n’est pas le vin qui était annoncé. La serveuse répond qu’il est aussi très bon. Il demande à la serveuse quelle est la différence entre le Bordeaux et le Bourgogne. Elle ne peut pas répondre, alors il lui explique : Le Bordeaux ça se pisse et le Bourgogne ça s’éjacule ! »
Quand on passe de Robert- André Vivien à Gilles Legendre, il y a sans doute une différence de niveau : « Je ne dirai pas que c’est une différence de niveau, parce que les nouveaux députés sont aussi des gens parfaitement estimables sur le plan intellectuel et de la connaissance des dossiers. Mais il n’y a plus de personnages. Peut-être parce que les personnages se déploient ailleurs, par exemple dans le monde des médias ou des start-up. La politique est devenue quelque chose de terriblement ingrat. On est soumis à des attaques et des injures, cela concerne aussi les membres de notre famille. Regardez un garçon comme Éric Dupond-Moretti : c’est quelqu’un qui a accepté, en étant ministre de la Justice, de perdre les trois quarts de ses revenus. C’était une star du barreau, le type des grands procès et, tout d’un coup, il accepte de se faire injurier et attaquer dans sa fonction. C’est admirable et c’est aussi terriblement injuste. On peut attaquer sa politique, dire que tel ou tel texte ne convient pas, heureusement, on peut le faire, c’est normal. Mais, maintenant, on attaque directement les personnes et leur famille. Cela dégoûte les gens qui pourraient faire carrière dans la politique. »
Dans son récit, l'ancienne ministre de la Culture sous Emmanuel Macron, Roselyne Bachelot, revient sur le jour de la mort de Jacques Chirac. Ayant travaillé aux côtés de l'ex-président de 2002 à 2004 en tant que ministre de l’Écologie et du Développement durable, elle se souvient précisément de l’endroit où elle a appris la triste nouvelle. Le 26 septembre 2019, alors en pleine séance d'enregistrement de l'émission Les Grosses Têtes, elle reçoit sur son téléphone un message annonçant le décès, rapidement suivi d’une avalanche de SMS et d'appels demandant ses réactions. Roselyne Bachelot note que "les nouvelles tragiques surviennent souvent dans des moments et des lieux inattendus, parfois même incongrus". L'animateur Laurent Ruquier, connu pour sa bienveillance, a interrompu la session, lui disant avec empathie : "Partez, Roselyne. Nous comprenons…", malgré la tradition de poursuivre l'enregistrement quel que soit le contexte.
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